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15/08/2014

La distraction des hommes modernes

Jean-René Huguenin, Une autre jeunesse

Je crois simplement qu’ils passent le temps, que la grande obsession des hommes d’aujourd’hui est de trouver non des distractions qui les amusent, mais des passe-temps, des habitudes, des occupations dont la monotonie s’accorde à l’effrayante neutralité de leur âme. Le twist, la machine à sous ont l’avantage de les accaparer sans les contraindre à l’effort de penser, d’inventer ou de donner — l’avantage, en somme, de les débarrasser d’eux-mêmes, spectacle ennuyeux où il ne se passe jamais rien, pareil à un film nouvelle vague.

 Car ces isolés ont peur de la solitude. Non que leur imagination la peuple de cauchemars, au contraire : leur imagination est en panne, elle a cessé de remplir sa fonction vitale, qui est de nous protéger du silence et de la nuit, de faire parler la réalité, cette réalité muette, transparente, insignifiante, que seuls nos rêves parviennent à matérialiser, à rendre supportable. 

 […]

 Les plus avancés ont beau se féliciter de la mort des dieux, des mythes et des rêves, et saluer l’avènement triomphal de l’humanité — le beau résultat ! Peut-être les dieux et les rêves apportaient-ils justement ce qui manque le plus à l’homme moderne : un moyen de se séduire soi-même. La morale, en nous persuadant que nous étions l’enjeu souverain de la lutte du Bien et du Mal, offrait au moins l’avantage de nous faire croire à notre importance. Chacun savait comment se plaire… Tandis qu’aujourd’hui, au beau royaume des humanistes, les hommes ne se sont jamais autant méprisés. C’est le comble de l’ironie que nous ayons attendu de ne plus croire à l’autre monde pour découvrir la vanité de celui-ci et le peu de prix de ceux qui l’habitent. 

 […]

 Monde d’impuissants ! On feint de dénoncer l’érotisme moderne, mais nous sommes loin des luxueuses orgies de Rome, où une société déchaînée, ivre de la chute, allait au moins jusqu’au bout de ses folies et de ses vices. Notre folie est plus discrète, mais plus profonde. Un homme capable de rester durant des heures à plier et déplier une jambe ou à tapoter une machine à sous me paraît finalement dans un état de démence plus avancé qu’un débauché ou un ivrogne. Ceux-là cherchent au moins des remèdes, des techniques de la béatitude. A leur manière, ils protestent encore, ils se débattent. Tandis qu’aujourd’hui, résignés à ne plus parler, à ne plus rien attendre, les lèvres closes et le regard gelé, certains êtres semblent avoir atteint une sorte d’état d’hypnose continue, grâce auquel ils ne sentent même plus l’ennui qui les y a jetés. 

 Jean-René Huguenin, Une autre jeunesse

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