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09/08/2014

Nimier dans les auteurs, par Claire Devarrieux

Club Roger Nimier, Stendhal, Roger Nimier

 

Qu'est-ce qu'un bon lecteur? Pour Roger Nimier critique, à partager ses «Journées de lecture» de 1951 à 1962, c'est quelqu'un qu'on n'ennuie pas.

 "Or, je demande comme une grâce de vivre avec des êtres comme Stendhal, la Sanseverina, Julien Sorel, sans jamais voir ni entendre ni lire aucun genre de Sainte-Beuve."

 Cette phrase d'Alain ­citée dans l'article qu'il consacre au commentateur de Stendhal, Balzac, Dickens ­, Roger Nimier la reprend-il à son compte? En apparence, oui. «Amoureux» de Sorel, de Rastignac, et des Guermantes, persuadé de l'existence des familles littéraires, entrant à la suite de Larbaud «dans la bonne société, où les livres n'ont ni âge ni valeur marchande», Nimier arpente avec une érudition naturelle le monde des écrits et des écrivains. Ces Journées de lecture, volume qui suit la première brassée de comptes rendus organisée par Nimier lui-même en 1953 (paru en 1965, trois ans après sa mort), témoignent d'un sérieux emploi du temps. Le romancier a renoncé momentanément à écrire des livres, et investit ceux des autres, dans les journaux de l'époque (1951-1962), Carrefour, le Bulletin de Paris, Arts.

Pas d'insolence, peu de polémique dans ces cinquante études, autant d'esquisses et de portraits, d'Alain, donc, à Angus Wilson. L'auteur importe en premier lieu au critique. Celui-ci peut, d'un livre qu'il n'aime guère, comme les Mandarins, faire émerger la silhouette de Simone de Beauvoir, rien qu'en sympathisant avec l'héroïne dont il affirme qu'elle ressemble à la romancière. Certain qu'«il n'y a pas de dignité des genres», il lit tout, Lawrence Durrell et Peter Cheney, ou Pierre Benoit: «Ce jeune fonctionnaire, poète et gastronome, n'a pas vieilli. Il n'a fait que changer de ministère. Il était rédacteur à l'Instruction publique, le voilà romancier à la rêverie populaire.» Tout livre est bon à prendre si l'auteur respecte le contrat passé avec son lecteur ­ une figure à laquelle Roger Nimier se réfère volontiers, sans lui donner cependant la place exorbitante du créateur. A chacun son travail, et la littérature sera bien gardée.

Les lapins et les Lapons «Je ne vous demande pas si vous êtes d'accord», fit remarquer de Gaulle à un subordonné qui avait dit «D'accord» en réponse à un ordre. Commentaire de Nimier, qui voit en lui un écrivain, contre la plupart de ses amis: «L'auteur des Mémoires ne demande pas à ses lecteurs s'ils sont d'accord.» En ce sens, de Gaulle remplit le contrat narratif qu'il s'est fixé. Recherchant la complicité, Jules Romains trouve la bonne distance, Dumas aussi. Le Journal de Julien Green, parce qu'il est tel, «réclame un lecteur honnête et patient». Il convient de ne pas prendre le lecteur pour un imbécile: il comprend vite. La prédilection de Roger Nimier va à ceux qui ont le rythme rapide, citations à l'appui, ainsi ce raccourci signé Vilmorin: «Dès qu'on fut à table, la conversation se porta sur l'agriculture, les animaux et les climats. Mme Duville, qui confondait toujours les lapins et les Lapons, traita les Lapons de fléau des forêts et déclara qu'elle admirait les lapins qui se contentent de poisson à tous les repas.»

Il apparaît au fil des pages que Roger Nimier a la ferme intention de vivre intensément, et que les livres ne sont pas toute la vie, seulement une partie, indispensable: il n'est pas comme Alain, un philosophe. Il a en tête un modèle, et c'est l'intérêt des Journées de lecture de dessiner le roman idéal qu'il faudrait signer. Il couvrirait «l'entière planète des sentiments et des êtres». Il serait «au niveau des livres qui ont créé leur sujet et leur forme» (comme la Mort de Virgile, d'Hermann Broch, Hécate et ses chiens, de Paul Morand). Il recèlerait «une durée différente de celle du roman français» (l'art de Chardonne). Il rivaliserait avec le cinéma (Simenon), et tenterait même de le dépasser en introduisant «un mouvement intérieur plus fort que l'image» (apanage de Céline). Enfin, il ne susciterait aucun ennui, le critère majeur et malheureusement relatif: Nimier lecteur s'ennuie avec Blanchot et Faulkner.

Qu'est-ce qu'un bon lecteur, à qui, pour qui écrit-on? A Jacques Brenner qui lui faisait observer que certains de ses admirateurs étaient en réalité incapables de le lire, Roland Barthes répondit ceci: «Il est possible que certains jeunes gens ne lisent pas mes oeuvres d'un bout à l'autre, ou que certains passages leur échappent. Il faut considérer la lecture comme une longue marche: il y a des passages sombres et des passages de lumière. Deux pages vous échappent et l'on s'émerveille sur la suivante. La lecture de Lacan, c'est ça pour moi.» Jacques Brenner (romancier et critique, né en 1922) rapporte cette conversation à la date du 6 mars 1975 dans le Flâneur indiscret. C'est un recueil aménagé autour de quelques écrivains admirés (de Ionesco à Jünger, de Caillois à Modiano), à partir de pages de Journal, entre 1955 et 1983. Roger Nimier y a la place de «l'ami parfait», celui avec qui on ne s'ennuyait jamais, justement, et savait lire obligeamment ses camarades. Il y a quelques passerelles d'un livre à l'autre, Paulhan, Jouhandeau, et bien sûr Chardonne.

 

«Je m'enverrai des télégrammes»

Précisons, pour l'anecdote, que certains passages peuvent être comparés avec le Journal de Matthieu Galey. Ils n'avaient pas le même regard. Après un déjeuner de novembre 1961, Brenner note: «Ce midi, brillant échange de propos entre Arland et Chardonne», et Matthieu Galey: «Ces vedettes entre elles, ça ne "rend pas.» Peut-être n'avaient-ils pas les mêmes interrogations, tout en ayant une commune admiration pour celui qu'ils ont accompagné l'un et l'autre jusqu'à sa mort en 1968, et avec qui Jacques Brenner s'entretenait de ce problème du destinataire, en juin 1959. «Chardonne, comme je lui dis que l'on n'écrit guère sans penser à une personne précise (mais pas toujours la même), me répond qu'il écrit généralement pour Mauriac. "J'ai pensé lui écrire: quand vous ne serez plus là, je n'écrirai plus. Il rit: "Non, cela rappelle la fameuse phrase: quand l'un de nous mourra, je me retirerai à la campagne.»

Deux ans plus tard, Chardonne a l'idée d'un livre composé de lettres adressées à lui-même: «Et si je continue à vivre, il faudra bien que j'écrive un autre livre encore. Je m'enverrai des télégrammes.» Irrésistible ou odieux (Brenner relate des propos insanes sur la guerre tenus en présence de Béatrix Beck), l'auteur de l'Epithalame est le grand personnage du Flâneur indiscret. Nimier, avec Brenner et Galey (mais Nimier et Galey n'étaient pas liés), est celui qui aura le plus contribué à réhabiliter un écrivain que la Libération avait voulu jeter aux oubliettes (pour Céline et Morand, il s'est également dévoué, une fois engagé chez Gallimard). Chardonne a quarante ans de plus que son jeune disciple, qui est né en 1925 (et meurt en 1962), et c'est lui qui l'encourage à ne pas publier. Il est à la fois celui qui prône la vitesse («On peut tout raconter si on raconte vite», voir le Flâneur), et celui qui invite à «laisser décanter le nom de Roger Nimier» (voir leur Correspondance à tous deux). Et, de fait, D'Artagnan amoureux est un roman posthume. Nimier n'a pas publié de livre de 1953 (Histoire d'un amour) à sa mort. Restent ces articles «qui comptent pour du beurre», comme il l'écrit dans une lettre à Chardonne, lequel adorait lesdits articles, et ne manquait jamais de lui en faire compliment, sauf exception (trop de désinvolture à l'égard de Maupassant). «Vous méritez toujours "très bien. C'est monotone», disait Chardonne. Ou encore: «C'est amusant de réussir ce que l'on fait.».

 

22 juin 1995

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