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03/08/2014

Antoine Blondin : libres propos sur "L'Humeur vagabonde"

Club Roger Nimier, Antoine Blondin,

 

Deux romans d'Antoine Blondin, disparu durant l'été 1991 ont été réédités aux éditions de la Table ronde, accompagnés de textes inédits. Dont un récit, écrit dans les années 1970. 

.Il y a une question que l'on pose traditionnellement aux écrivains au fil d'enquêtes très sérieuses et vastes, et cette question est : "Pourquoi écrivez-vous ?" Moi, je la trouve parfaitement injurieuse. Les livres, en effet, devraient être suffisamment éloquents pour y répondre tout seuls.

 Mis au pied du mur par ces enquêteurs, les écrivains se sentent traqués et tentent de s'expliquer. La plupart disent qu'ils écrivent parce qu'ils ne savent pas faire autre chose, voyez le complexe de culpabilité, de modestie qui les saisit soudain. D'autres pensent, comme Montaigne, que finalement, la meilleure façon de ne rien faire avec agrément, c'est encore d'écrire un livre. D'autres encore évoquent des chromosomes mystérieux hérités de leurs parents ou de leurs ancêtres. Certains, enfin, se souviennent de l'éblouissement que des lectures d'enfance ou d'adolescence leur ont procuré, et se réfugient derrière la référence scintillante de l'exemple.

 Blaise Cendrars, lui, répondait tout simplement, en bougonnant : "Pourquoi j'écris ? Parce que." Pour ma part, je ne m'en suis jamais caché. Dans les dédicaces imprimées à la tête des livres, j'écrivais Pour faire plaisir à mes amis ou Pourpayer une dette publique ou privée.

 La première raison m'a valu les sarcasmes de certains critiques. "Des amis,disaient-ils, il n'en a quand même pas 20 000. Un tirage à 50 exemplaires au maximum suffirait." Quant à la seconde raison, je pense qu'elle me conduira un jour, si Dieu le veut, à des dédicaces de ce genre : A l'homme à qui je dois le plus au monde, à mon percepteur.

 Eh bien, je vais faire comme si, à propos de mon troisième roman, L'Humeur vagabonde, vous me posiez la fameuse question : "Pourquoi écrivez-vous ?" Et vous verrez que mon œuvre ne répond apparemment pas – je dis "apparemment" –, ne répond apparemment pas à une nécessité, ni à une vocation bien profonde, pas plus qu'à un souci d'assurer les étapes d'une carrière qui va alors son petit bonhomme de chemin, son très petit bonhomme.

 J'ai 33 ans à ce moment-là, je suis journaliste, travaille à Elle et à L'Equipe, et savoure le rapprochement : je suis probablement la seule personne à écrire dans le quotidien sportif et dans le magazine féminin. Mais je m'en accommode extrêmement bien. Je dilapide une petite notoriété qui tient moins à mes exploits dans les salles de rédaction que dans les bars sur lesquels elles débouchent.

 

Antoine Blondin, le 5 novembre 1975, à Paris.

A une époque et un âge où mes contemporains ont déjà publié au moins dix volumes, je n'en ai écrit que deux. Je passe pour un rigolo que l'infarctus du myocarde ne guette pas et je n'ennuie personne. On sent en moi l'homme parfaitement disposé à s'endormir sur ses lauriers, si minces soient-ils et déjà si fanés.

 Seulement voilà, quelqu'un ne l'entend pas de cette oreille et me le suggère de plus en plus souvent avec des pudeurs exquises. Ce quelqu'un, c'est mon éditeur. Alors, je l'entraîne dans mes propres bars, afin que nous soyons sur mon terrain. Nous ne nous voyons presque plus dans son bureau et, un soir, nous nous trouvons un petit peu en bamboche dans une boîte de nuit.

 La chaleur communicative des verres de contact aidant, il me dit : "Alors vraiment ce livre, quand est-ce que tu me le donnes ?" Et moi, dans un de ces accès de prodigalité qu'on a aux petites heures, je réponds : "Ne t'en fais pas, il est fini, il est écrit. – Quoi ?" dit-il, et il claque dans ses doigts : "Je recommande du champagne à la barmaid."

 Là-dessus nous nous séparons et je me réveille chez moi avec le sentiment d'avoir la conscience un peu fripée. Je me dis : "J'ai fait quelque chose que je n'aurais pas dû faire, ou j'ai pris un grand risque, quelle blague encore a pu m'arriver ?"

 A ce moment, le téléphone sonne, c'est mon éditeur qui me confie qu'il n'a pas dormi de la nuit. A quoi je réponds : "Je sais, nous étions ensemble. – Je n'ai pas oublié, m'assure-t-il. Je suis follement excité, je t'attends à midi avec ton manuscrit." Catastrophe : je n'ai pas écrit une ligne, je n'ai pas de sujet, je n'ai pas de titre, je n'ai rien du tout.

 Alors, je rétorque au hasard : "Ecoute, il y a encore énormément de choses à revoir, donne-moi une huitaine de jours." Et lui : "Je te donne tout ce que tu voudras." Nous nous quittons là. Un quart d'heure plus tard, le téléphone sonne de nouveau, c'est mon éditeur qui me dit : "Je veux faire paraître ce livre extrêmement vite, je viens de téléphoner à Mayenne, dans le département de la Mayenne où se trouve comme tu le sais l'imprimerie qui compose habituellement nos livres. Je t'ai fait retenir une chambre au Grand Hôtel de Mayenne, tu as un billet dans le train de quatre heures pour Laval. Je passe te prendre en voiture dans une heure. Tu resteras là-bas le temps qu'il te faudra, tu corriges et tu donnes ta copie au jour le jour à l'imprimerie. "

Là, c'est vraiment la catastrophe, je n'ai que le temps de courir chez le papetier le plus proche acheter une grosse rame de papier, une superbe chemise fermant bien, si possible, et sur l'une de ces feuilles de papier, je recopie au hasard une page de n'importe quel livre, avant de marquer en haut "192". Cette page, je la laisserai soigneusement dépasser de la chemise.

 Et me voilà en voiture avec mon éditeur qui a un œil sur les feux rouge et vert, mais un autre bien plus attentif sur ce gros manuscrit que je porte sous mon bras et d'où la page 192 pointe le bout de l'oreille.

 Il me dit : "Ah ! le voilà donc, le voilà donc, c'est épatant, c'est épatant, quelle belle surprise tu m'as faite." Je pense : "Mon vieux, si tu savais la surprise que je suis en train de te faire." "Tu as le titre ?" demande-t-il. Je n'en sais rien encore. "Peu importe, tu as tout le temps de réfléchir dans le train."

 A l'arrivée à Mayenne m'attend un jeune homme charmant, l'imprimeur lui-même, qui me reconnaît, me conduit à ma chambre et m'invite à dîner chez lui. Tout comme l'éditeur, son œil concupiscent lorgne cette grosse chemise verte qui ne contient que du vent.

"L'Europe buissonnière", premier roman d'Antoine Blondin, paru en 1949."L'Europe buissonnière", premier roman d'Antoine Blondin, paru en 1949.

Le lendemain matin, l'imprimeur lui-même me réveille, c'est un dimanche, et comme la veille nous nous sommes tutoyés dans la chaleur de la soirée, il m'offre de visiter l'imprimerie, cette immense imprimerie à 150 mètres de l'hôtel, le long de la Mayenne. Là, il écarte soudain le rideau d'une vaste salle et j'aperçois la machine, la rotative la plus monstrueuse que j'ai jamais vue de ma vie, maintenant on est habitué aux engins énormes mais enfin, c'est plus gros que les fusées qu'on voit défiler sur la place Rouge, plus compliqué, superbe.

 Mon imprimeur me dit : "Voilà une machine qui arrive d'Allemagne, elle vient d'être montée et tu vas l'étrenner, elle commencera à rouler pour toi." Là-dessus, il appuie sur une manette et j'entends un bruit extravagant de leviers, de mâchoires, d'engrenages, qui me terrorise.

 Il me ramène à mon hôtel où je l'invite à déjeuner avec moi et lui confie que je n'ai pas écrit une ligne. Il rit énormément à la pensée que nous sommes en train, malgré tout, de faire ce qu'il considère comme une blague à mon éditeur, puis, sur le plan pratique, se propose de composer à la place Les Mandarins de Simone de Beauvoir, à regret, non qu'il n'aime pas Simone de Beauvoir, mais enfin ça l'aurait amusé que ce soit moi.

Cependant, toujours sur le plan pratique, comment faire pour Paris qui va l'appeler tous les jours, puisqu'il est convenu que nous leur envoyions des épreuves au fur et à mesure ? Je suggère d'abord qu'il s'arrange pour être le moins possible dans son bureau, tandis que, de mon côté, je donnerai des consignes à la réception de l'hôtel.

 De retour dans ma chambre, j'en dresse l'inventaire : c'est une chambre relativement morose, bien que ce soit charmant, dans une ville morose. J'aperçois sur ma gauche l'imprimerie, comme un reproche, et en face de moi, de l'autre côté de l'eau, un bâtiment qui n'est autre que l'asile d'aliénés. Ça n'est plus un reproche qui m'est suggéré, mais presque un projet. Je me mets au lit, je prends mes feuilles blanches et me dis : "Voyons, nous sommes dimanche matin, il faudrait que je donne de la copie vers mardi. Balzac a écrit la mort du père Goriot en une nuit, la mort du père Goriot c'est quand même un morceau assez long."

 Bon, je ne suis pas Balzac, alors, je tourne comme ça autour du pot, je me donne des raisons folles et totalement impossibles, je crois que je vais écrire un roman en deux jours. Si j'avais un sujet, ça serait non pas possible, tant s'en faut, mais enfin ce serait beaucoup moins inquiétant.

 Je suis là, je dessine des bonshommes, je griffonne, et puis, brusquement, il me vient une phrase simple, un lieu commun, tellement commun qu'il en devient absurde. J'écris sur ma feuille : "Après la seconde guerre mondiale, les trains recommencèrent à rouler." Ah, je me dis : "Voilà vraiment quelque chose, c'est bien la peine de faire des kilomètres, de se mettre au lit et dans tous ses états pour écrire quelque chose d'une telle platitude que je reste la plume en l'air."

 Puis je me dis : "Mais voyons, c'est après la seconde guerre mondiale, donc, ça ne se passera pas sous les croisades, ou sous l'Empire, ou sous la Restauration, ou en 1914-1918, c'est après la seconde guerre mondiale, et les trains recommencèrent à rouler." Nous sommes donc en 1944-1945, voilà déjà qui m'arrange mais je n'arrive toujours pas à enchaîner. Alors, je continue dans le système ferroviaire, et j'écris : "On rétablit le tortillard qui reliait la préfecture à mon village natal." Un point.

 Pourquoi ai-je écrit cela ? Je n'en sais strictement rien, mais ça me fait maintenant trois à quatre lignes, avec la phrase précédente, et ça me dit qu'on est en 1945, que je suis né dans un village, ce qui est absolument faux, non loin d'une préfecture qu'il va falloir situer et que je suis un paysan. Je continue : "J'en profitai pour abandonner ma femme et mes enfants qui ne parlaient pas encore." Point. Et là je me fais une petite fête, et je dis "ma femme, elle ne parlait plus", et j'ajoute très logiquement : "C'est donc dans un grand silence que je pris le chemin de la gare, par l'avenue dont les platanes venaient d'être émondés." Un point.

 Bon. Tout ça m'a pris une journée de fièvre et ne veut pas dire grand-chose. Et puis je m'aperçois brusquement que tout le roman est contenu dans ces cinq petites phrases et qu'il ne me reste plus qu'à le développer.

 Or il se trouve que ces phrases accidentelles, ces phrases jetées sur le papier, ces phrases qui contiennent une histoire qui m'est apparemment étrangère, il se trouve que ces phrases, parce qu'elles débouchent sur un roman, me révèlent ou vont me révéler au fil des lignes que le roman puise des racines très profondes en nous, et rejoint pour y alimenter son jaillissement des nappes souterraines et profondes de notre personnalité, de notre sensibilité surtout, sauf naturellement s'il s'agit d'un roman dicté par quelque idéologie politique ou quelque engagement préconçu, auquel cas le roman est très superficiel. La preuve en est que les idées et les convictions, surtout politiques, on en change facilement.

 Je vais m'apercevoir de surcroît que ce roman accidentel se rattachera spontanément et comme malgré moi aux deux livres que j'ai écrits précédemment, toujours par ce cheminement obscur de la sensibilité. J'avais débuté, avec L'Europe buissonnière, par le roman de l'insouciance qu'on peut apporter à traverser des climats et des péripéties légendaires.

 

"Les enfants du bon Dieu", paru en 1952."Les enfants du bon Dieu", paru en 1952. 

Avec Les Enfants du bon Dieu – qui suivit à distance respectueuse –, il me semble que j'avais traité du désarroi devant l'ordre du monde rétabli ou du moins qui prétendait s'être rétabli.

 Troisième étape, après l'insouciance et le désarroi, j'en arrive à chantonner le désenchantement et la solitude. Il y a donc une gradation ou une dégradation si l'on veut, mais ces trois livres, à travers des personnages en apparence totalement différents et qui retrouvent néanmoins leur unité en moi, ont en commun de porter en eux le reflet du passage qui mène de l'aventure à la mésaventure. Mésaventures assez faibles dans Les Enfants du bon Dieu, un peu plus dramatiques dans L'Humeur vagabonde que je suis en train d'écrire.

 Or, je veux inconsciemment qu'il porte la marque de ce qui fut toujours le souci de mes amis et de moi-même, la marque de la frivolité profonde. Il faut que ce soit drôle parce que ce n'est pas gai, et si j'avais mis en exergue de mon premier livre,L'Europe buissonnière, une phrase de Cervantès qui évoque don Quichotte et qui dit en substance "il poursuivit sa route qui n'était autre que celle que voulait sa monture parce qu'il était persuadé qu'en cela consistait l'essence des aventures", eh bien, maintenant, on passe tout naturellement de don Quichotte à sa réplique moderne qui est Charlot.

 Revenons à Mayenne où je me retrouve donc avec ce premier paragraphe, à la fois rasséréné et terrorisé à la perspective qu'il va falloir vivre de longs jours dans l'esquive et le mensonge. Je suis quand même déjà presque assuré d'aller au bout de mon propos, au point que quand j'ai écrit cent pages, je vais benoîtement les confier à l'imprimeur en disant que le reste suivra incessamment. Je m'arrange naturellement pour que ce soit un vendredi soir et bénéficier des deux jours du week-end, croyant toujours, me leurrant de cet espoir fou que je pourrai écrire les cent dernières pages en deux jours, et je repense à Balzac.

 Naturellement, le lundi, j'ai écrit seulement quatre pages. Je vais quand même les porter et, pour ne pas peiner la grosse machine, m'installe à côté d'elle ; au bout d'un moment, je me mets carrément à dicter au typographe, beaucoup plus rapide que moi. Il me regarde atterré : je suis pratiquement en train d'écrire ce livre comme on fait un journal. Alors là, pour une fois, je renonce, je dis carrément la vérité à tout le monde, qu'il faut encore attendre un petit peu, et l'on remet sur machine Les Mandarins de Simone de Beauvoir.

 Trente et un jours après mon arrivée à Mayenne, je rentre à Paris avec mon livre imprimé et broché sous le bras, et ce petit exploit, technique j'entends, enfin, de courage, me vaut beaucoup d'indulgence de la part de mon éditeur, de l'oubli même puisque quand il réussit à m'accrocher au téléphone, il a la pudeur de ne pas me dire : "J'ai compris ton truc, salaud, tu n'avais rien écrit, tu m'as roulé. "Non, pas du tout. Il croit que j'ai mis un mois et demi, enfin il fait semblant de croire que j'ai mis un mois et demi à corriger les épreuves d'un livre qui n'existait pas.

 Antoine Blondin en compagnie de son épouse, en novembre 1975. Antoine Blondin en compagnie de son épouse, en novembre 1975. | AFP

Bon. Après Mayenne, revenons au petit village des Charentes et à cette avenue de la Gare sur laquelle s'avance un homme que l'on prend pour Rastignac et qui en fait est un Rastignac sous-développé, comme on va le voir, presque un Rastignac à rebours, en somme un Charlot. Quel est au juste ce personnage qui s'avance sur l'avenue de la Gare ?

 Là où le personnage de L'Europe buissonnière, dans l'allégresse de ses 20 ans, dans l'appétit de son regard, était un homme de partout, là où le personnage des Enfants du bon Dieu, ce jeune professeur d'histoire, était un homme d'ailleurs, d'un ailleurs dont il avait la nostalgie, qui s'accommodait mal des contraintes de la bourgeoisie, d'un métier, d'un apprentissage de l'âge adulte, eh bien, Benoît Laborie, ce jeune agriculteur, lui, est un homme de trop, et il s'en va, sans savoir encore qu'il est un homme de trop.

 Quelqu'un le lui a pourtant suggéré patiemment, insidieusement, amoureusement et cruellement, c'est sa mère. (…) Le désenchantement débouche sur la solitude et, avec cette solitude, je débouche sur le thème de l'incommunicabilité qui est à l'époque et demeure aujourd'hui peut-être la tarte à la crème du siècle, plus particulièrement des années 1955 durant lesquelles j'écrivais ce livre.

 Il ne faut pourtant pas croire que je l'adopte alors, enfin que je le fais mien par un souci d'opportunisme. Ça vient comme ça. Je suis maintenant dans mon lit à Mayenne depuis 26 à 27 jours, je commence à avoir des escarres, et mon Dieu, ça vient comme ça, ça me permet de déboucher sur la phrase finale du livre qui est : "Un jour nous prendrons des trains qui partent." Cette simple phrase aura du succès.

 Des amis qui ne croient pas du tout à l'incommunicabilité – et pour cause, on communique extrêmement bien entre nous – demanderont, "un jour", mais pourquoi pas tout de suite, pourquoi pas maintenant ? Je pense maintenant à part moi qu'il y a eu une grosse méprise, surtout chez eux qui disaient : "Oh, quelle phrase profonde, quelle phrase, quelle phrase, comme cette phrase va loin, ça ça veut dire quelque chose, enfin un peu de profondeur après 250 pages de légèreté."

 Je pense à part moi que si j'ai écrit : "Enfin nous prendrons des trains qui partent", c'est que j'allais pouvoir quitter Mayenne le lendemain même et j'en étais bien soulagé. (…)

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