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08/06/2014

L'école de l'amitié

Club Roger Nimier

"Vers la fin de la matinée, on vint m’extraire de ma cellule pour me conduire devant l’adjoint du commissaire. Ce Corse aux cheveux plats prit, du haut en bas, la mesure du clochard hirsute qu’on lui présentait et me débita sur un ton de cinéma :

- Tout à l’heure, le ramassage du Dépôt va s’effectuer et après, c’est parti mon kiki… Demain, vous passez devant le tribunal des flagrants délits et vous prenez quinze jours fermes et sans appel… J’ai lu le procès-verbal : ce chauffeur de taxi est un mauvais coucheur mais sa plainte est là… Je veux pourtant vous laisser une chance. Si vous pouvez le rembourser tout de suite, moi, je vous relâche. Appelez quelqu’un qui vienne vous dépanner. Vous avez droit à une communication. Vous la devrez au Père Noël et vous la paierez aux œuvres de notre Mutuelle.

Je formai le numéro de Roger Nimier d’un index fatal […].

- Ça va ?

- Je suis au poste de police de la rue de l’Etoile. J’y ai passé la nuit.

- Bien joué.

- Il me faut cinq mille francs pour un chauffeur de taxi un peu vétilleux. Peux-tu me les apporter tout de suite ?

- Je pars.

Le dernier mot m’explosa dans l’oreille.

- Reconduisez-le, dit le Corse en consultant sa montre. Vous m’expliquerez un autre jour ce que ça signifie : vétilleux. Maintenant, c’est la course au trésor qui commence.

Elle me parut interminable. Allant et venant dans mon cachot, c'est-à-dire me cognant aux murs, je supputais les itinéraires entre le Rond-Point et l’avenue de Wagram, court trajet où pullulent les feux rouges que je m’embrouillait à recenser.  Qui, du fourgon du Dépôt ou de l’Aston martin de Roger, arriverait le premier ? Je l’ignorais encore quand un gardien m’intima du menton d’avoir à repasser de l’autre coté du portillon de fer…

Une sourde animation bombinait dans le poste de police, au milieu duquel se tenait un chauffeur de grande maison en livrée, casquette et gants d’uniforme. Il se découvrit à mon approche et me tendit un enveloppe en disant : « Voici, Monsieur ». Je lui répondit : « Merci Etienne ». C’était Roger.

L’enveloppe contenait le salaire de trois brigadiers-chefs que j’enfouis ostensiblement dans la poche. J’avais d’un seul coup la tête haute.

- Vous serez très aimable de me rendre mes affaires et de m’établir cette petite note.

Contre le trottoir, j’apercevais l’Aston martin légendaire, puissante et souple. Nous l’appelions la « vieille maison » parce qu’elle renfermait des rasoirs électriques, des chemises de rechange, des livres, des disques, des déclarations d’impôts, des jeux de patience désuets (avoisinant le compteur étalonné jusqu’à 260 km/h). Ce beau jouet d’impatience était un des refuges de Roger, sa cabane, son lopin de terre, en dernier ressort le seul bien matériel qu’il possédât. Jamais la « vielle maison » ne m’était apparue plus somptueuse, ni plus accueillante que ce matin là, où elle flambait sous un pale soleil dans une apothéose de klaxons, car elle bouchait la rue.

Monsieur Jadis [Antoine Blondin] se dirigea vers l’automobile d’un pas de propriétaire, escorté de son chauffeur qui, se découvrant derechef, la contourna pour lui ouvrir la portière avec une déférence extrême. Les policiers, massées au seuil de leur antre, se frottaient les yeux au spectacle miraculeux de l’équipage qui emportait cette pauvre cloche, incapable de régler un taxi. Et l’on peut présumer qu’ils eurent à cet instant-là, la révélation de Noël. "

A. BLONDIN, Monsieur Jadis ou l’école du soir

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