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05/06/2014

Jean-René Huguenin: vie et mort d'un feu follet par Jérôme Garcin.

Jean-René Huguenin, MS62,

Le 22 septembre 1962, sur la RN 10, à hauteur de Sonchamp (Yvelines), une Mercedes 300 SL est déportée à vive allure sur sa gauche et heurte de plein fouet une Peugeot 404 venant benoîtement en sens inverse. Les deux conducteurs sont tués sur le coup. Au volant de la voiture française, un grainetier de Mayenne; au volant du cabriolet allemand, qu'un ami fortuné lui avait prêté, un écrivain de 26 ans, fils d'un grand professeur de médecine, qui faisait son service militaire au service cinématographique de l'armée. La France profonde écrasée, le dernier samedi de l'été, par un jeune fils de famille pressé, tout un symbole.

Trois ans auparavant, dans son «Journal», Jean-René Huguenin avait prévenu:

« Il est clair que je n'ai pas ma place dans ce monde, parmi ma génération, au sein de cette civilisation. Je vais écrire quelques romans, et puis j'éclaterai comme un feu d'artifice et j'irai chercher la mort quelque part. La pensée de mourir est finalement ce qui me console le mieux de tout.»

Pressentait-il ou réclamait-il, si tôt, une fin tragique? Rien n'est moins sûr. A cet âge-là, avec la vie devant soi, on nargue plus le destin qu'on ne le présage et on est plus bravache que devin. Mais dans cette page le jeune homme ne trichait pas, il montrait son vrai visage: celui d'un romantique désenchanté, d'un idéaliste exalté, trop plein d'absolu nietzschéen, de spiritualité péguyste, de grandeur gaullienne, pour s'accommoder de son époque standardisée.

En vain avait-il tenté d'être de son temps et de son milieu. Diplômé de Sciences-Po, il se destinait à l'ENA, tout en exécrant la politique politicienne. Membre fondateur de «Tel Quel», la revue de Philippe Sollers, il en avait vite été excommunié pour absentéisme et scepticisme. Journaliste au «Figaro littéraire», à «Arts» et aux «Lettres françaises», il fustigeait le Nouveau Roman, la Nouvelle Vague, l'existentialisme, le lacanisme et le matérialisme. A Robbe-Grillet, Sartre et même Françoise Sagan - «elle parle de l'ennui à des gens qui s'ennuient» - il préférait Hemingway, qu'il rencontra à Paris en 1959, mais aussi les catholiques Bernanos et Mauriac.

C'est d'ailleurs François Mauriac, grand bénisseur de jeunes talents littéraires, qui porta Jean-René Huguenin sur les fonts baptismaux. En 1960, il salua «la Côte sauvage», le premier roman de ce garçon orgueilleux et fragile. L'histoire d'amour contrariée, dans une Bretagne légendaire, entre un frère possessif et sa soeur qui s'apprête à épouser un ami d'enfance, avait ému le romancier de «Thérèse Desqueyroux». Louis Poirier, alias Julien Gracq, qui avait été son professeur d'histoire-géo au lycée Claude-Bernard, avait aimé, lui aussi, ce livre de plein air, battu par les vagues du romantisme, situé à mille lieues de la «littérature théorisante» du moment et sa «métaphysique de café».

Longtemps après, l'auteur du «Rivage des Syrtes» se souviendrait, avec une émotion intacte, de son élève «rimbaldien» qui ne cachait pas son affectivité, de ce beau ténébreux qui ne «s'était pas laissé ternir», de cet impatient qui avait fait le voyage de Saint-Florent-le-Vieil pour l'interviewer en coup de vent avant d'aller rejoindre sa fiancée en Bretagne. «Huguenin, disait Gracq, c'est une trajectoire qui s'achève avec une mort prématurée.»

Cette trajectoire brisée, le mécontemporain Jérôme Michel la dessine dans un récit aussi fervent et fiévreux que son modèle. Il fait siens, en effet, l'utopisme, l'intransigeance et la combativité de celui qui, avant de disparaître, écrivit: «Ne reculer devant rien, n'écouter que mon impérialisme.»

Il raconte la brève apparition du feu follet, son enfance bourgeoise, sa passion pour sa soeur Jacqueline, ses amitiés du lycée (Renaud Matignon, Jean-Edern Hallier) où «l'archange blond distribuait ses faveurs», son inscription à la Sorbonne puis à Sciences-Po, sa jeunesse réactionnaire, ses débuts d'écrivain impétueux et inactuel. Une poignée de nouvelles, des articles musclés, un Journal où il s'exclame: «Je veux être la Force, la Révolution et la Foi», et un unique roman: cette œuvre en suspens frappe par sa mélancolie incantatoire et son aspiration à une chevalerie des temps modernes.

En somme, Jean-René Huguenin était un grand enfant triste. «Les Enfants triste », c'était justement le titre d'un roman de Roger Nimier qui, le 28 septembre 1962, une semaine après l'accident de son cadet, se tua en Aston Martin sur l'autoroute de l'Ouest. Ni l'un ni l'autre ne s'étaient acheté une conduite.

Jérôme Garcin

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