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28/05/2014

Jean-René Huguenin enfin, par Jean-Baptiste Fichet

Jean-René Huguenin,

Causeur, 30 mars 2013

Jean-René Huguenin, ce nom circule aujourd’hui comme une pierre précieuse, un talisman qu’on remet, de main à main, avec la certitude de la conversion. Bien qu’adoubé par Mauriac et Gracq, Huguenin reste ce trésor discret aux pieds de vieux dragons et de lézards moribonds : la bande du lycée Claude-Bernard, les fondateurs de Tel Quel, parmi lesquels Sollers, Renaud Matignon, Hallier enfin, « jumeau astral » qu’il faut mettre à part et qui fut le seul à prendre le temps d’évoquer son jeune ami mort à 26 ans dans un fracas de tôle en septembre 62, tout comme Roger Nimier le même mois, dans des circonstances similaires.

Jean-René Huguenin, c’est une soif d’enragé, une souveraineté féroce, qui étourdissent, et intimident dès les premières pages du Journal. La Côte sauvage (son unique roman), les textes donnés aux revues Arts, La Table Ronde, Les Lettres françaises, sont là également pour attester de cette liberté altière, solitaire, bien loin du dandysme frelaté d’une certaine droite littéraire, souvent trop imbue de marginalité chic.

Dans Un jeune mort d’autrefois, Jérôme Michel se saisit, avec une belle pudeur, de cette figure ensevelie. Nulle biographie ici, mais un tombeau, sorte de masque mortuaire où le couteau du sculpteur vient imprimer sa marque discrète. Ce tombeau, d’où Huguenin rejaillit sous nos yeux, c’est aussi celui d’une époque, d’une façon singulière qu’on avait d’être jeune. Jeunesse, enfance : mots que le jeunisme contemporain ne nous permet plus de manipuler qu’avec des pincettes ; mots dont Huguenin, après son cher Bernanos, sut nous restituer l’énergie.

Le temps passe vite, et, que nous ayons vingt-cinq, trente ou quarante ans, c’est avec la même inquiétude que nous lisons cette adresse de Jérôme Michel à Huguenin : « Vos pages ont gardé enclos dans leur silence d’encre et de papier le reflet de celui que j’étais lorsque je vous lisais dans la ferveur de la première fois. » Lire Huguenin est une expérience: chaque page du Journal est une gifle à notre indolence. Huguenin, dès l’origine, fut terrible, stimulant et sévère. « Vous fûtes, écrit Jérôme Michel, s’adressant encore à l’écrivain, un jeune homme agaçant, horripilant même par trop de complaisance, d’apitoiement sur soi, par une certaine façon que l’on a de prendre la pose à vingt ans. Nous vous avons aimé malgré cela, et, ajouterais-je, à cause de cela qui vous rendait fraternel – mais aussi pour votre violence intérieure, mais aussi pour votre tendresse profonde, votre radicalité et votre douceur mêlées. »

Notre époque se sentirait assez bien dans ses pompes, parait-il, pour se passer du romantisme ombrageux, un brin désuet, d’Huguenin : « Aujourd’hui, dans notre présent festif, ludique, sérieusement « sympa » et religieusement « citoyen », Jean-René Huguenin apparaîtrait comme une sorte de prince Erik égaré dans une émission de télé-réalité, un boy-scout attardé, un peu pathétique, anachronique, irrévocablement inadapté au business et à la lutte contre toutes les discriminations. » remarque justement Jérôme Michel.

Qui était, à la fin des fins, Jean-René Huguenin ? « De sa courte vie, on ne sait presque rien », constate Jérôme Michel pour s’en féliciter, lui qui n’a pas le goût de fouiller dans les poubelles et qui, avec un tact remarquable, observe qu’un homme se définit « autant par ce qu’il révèle que par ce qu’il cache ». Ainsi nous livre-t-il un très beau portrait, nourri d’affinités et de distance.

Jean-René Huguenin eut l’ambition d’un ange, la vie d’un lutteur fanatique, une mort à grand spectacle. Le Huguenin que nous aimons, c’est l’écrivain à l’ambition inouïe, c’est le jeune homme coupant et lumineux, dont l’intransigeance n’allait pas sans tendresse. « Jean-René, écrit Jérôme Michel, est mort dans l’amour du monde. C’est pourquoi aujourd’hui, cinquante ans après, il est toujours si vivant. »

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