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25/04/2014

Beurrer du papier blanc par Roger Nimier

L’homme enfermé dans une pièce ou quelque réduit s’interroge. Cette pièce peut être un salon, avec des lampes et des fauteuils. Alors, il bâillera, prenant les journaux dans ses mains, contemplant la plante contemplative qui s’appelle une rue et qui demeure grise, arrosée l’hiver, éclairée l’été, inaltérable aux passions. La plus forte de ces passions se nomme l’ennui. L’homme qui n’aura ni fenêtre, ni journaux, ni même un espoir de connaître la fin de ses peines, celui-là ne s’endormira pas. Le sommeil, devenu comme une attente, lui sera refusé. Une couche d’inquiétude, un grabat de misère, seront ses biens.

Imaginons cet homme riche et bien fourni de souvenirs. Il les compulsera, assurément, fier d’y voir son image, moins fier de la voir s’effacer dès qu’il regardera mieux. S’il est muni des organes du rêve, il développera ce petit livre qu’il avait apporté avec lui, sans savoir, sa vie. Il obtiendra aussitôt des couleurs nouvelles et une série de fresques où il n’hésitera pas à refaire dix fois le même pas. Dans le rêve, en effet, il faut l’habitude pour produire la réalité. Un jour, il sera chez lui, dans ce rêve. Il le connaîtra si bien qu’il n’aura plus besoin d’être là. Soudain, inutile, au milieu des événements bien ordonnés de sa vie, il songera que cet empire aussi, lui est refusé. Et il fermera cette porte comme les autres.

Donnons à cet homme enfermé des cahiers et des crayons comme on ferait à un écolier. L’effet sera bien différent. Il sera difficile à cet homme de ne pas écrire ce qu’il a conçu de lui-même et de sa triste condition. Il passera sur sa maladresse et sur l’ennui naturel de promener sans cesse une main sur du papier. Il saura qu’il se parle à soi-même, mais dans une oreille — qu’il se regarde, mais dans un miroir. L’image, le son, lui seront instruction et l’encourageront peut-être à suivre son récit. Sa solitude deviendra moins grande parce que celle de l’univers décrit occupera toute la place. Il reprendra désespoir — mais en lui-même cette fois-ci et non plus dans les murs qui lui sont imposés, comme des aide-mémoire qui guérissent de l’illusion.

Certes, j’avais connu et fort jeune dans mon âge, des écrivains. Vivant, j’avais contemplé ces vivants qui s’enfouissent sous le sable des paroles pour y mourir enfin. Je ne les avais jamais compris. Possesseurs de vastes bibliothèques où toutes les inquiétudes sont marquées, à leur place, avec éloquence ou avec discrétion, suivant les goûts, qu’avaient- ils besoin d’ajouter une pierre à ce monument? Pour les uns, c’était l’orgueil, innocents qui croyaient à la gloire quand le spectacle continuel du monde aurait dû leur apprendre que l’homme seul et nu l’emporte où la réputation ne pourrait rien. Mais au juste, pour candide qu’il soit, ce sentiment vaniteux est encore tolérable. Le bossu, le paresseux, l’ignorant, le lâche, peuvent trouver dans les lettres à s’illustrer, et aussi le confesseur, l’ami, le prochain. Reste que les plus grands écrits tiennent à un métier, que Racine fournissait des comédies et Bossuet des sermons. L’appât du gain était donc une seconde raison. Là encore le ridicule n’était pas loin, puisque d’autres métiers étaient sans doute plus profitables. Mais à trompeur tromperie et il était bien juste qu’avides de compliments et d’argent, ou pire encore, témoin l’infâme Diderot qui écrivit des comédies pour approcher des actrices et séduire leur chair palpitante, il était juste qu’ils fussent un peu volés.

La nécessité est une autre forme de métier. Dans les Mille et une Nuits,il fallait bien distraire le sultan. Dans une prison mortelle, il fallait bien me distraire de mon chagrin.

D’autres s’accommodaient de ce malheur. Les uns, plongés dans les études qu’ils avaient négligées, apprenaient le grec ou le latin comme si ces langues eussent été celles de la vie morte où nous étions engagés. A leur propos, je faisais réflexion sur ce monde prisonnier qui arrachait ses dernières illusions, peaux fanées sous le soleil des bons moralistes.

Il y avait encore les amateurs de jeux ou bien de société humaine. Ceux-là piétinaient les restes de coquilles apportés par nous tous, coquilles où nous avions vécu jadis, à l’aise dans nos moindres mouvements, protégés des regards, insensibles, passagers. A présent, on tentait de nous mêler dans la grande marmite du camp de prisonniers. On comptait bien que des éléments crochus se jetteraient les uns sur les autres, pour s’étreindre — et l’on songeait à la bouillie qui en résulterait, bouillie très humaine, vraie démocratie, où l’orgueil même est abandonné.

Aurais-je eu quelque espoir de trouver le repos dans cette fraternité heureuse, j’y aurais cédé. Je n’ai pas si grand mal à comprendre tous les hommes et je ne m’entends avec aucun. Les hommes coupés en tranches — la tranche de la bonne humeur, celle de la faim, celle du courrier — je sais que c’est plus difficile. Je savais surtout que ce régime ne me convenait pas, je n’aurais aucun plaisir à en reconnaître les ravages chez les autres.

Beurrer du papier blanc avec le mot "moi", n’était pas non plus un procédé idéal à mes yeux. C’est pourquoi j’ai tenté tout d’abord de me décrire à la troisième personne, assuré d’y prendre du plaisir et de la solidité. Jusqu’au bout, je n’ai pas su. J’avais envie de lever le doigt et de répondre à la place de mon personnage. C’est à quoi j’ai fini par consentir, jugeant que j’étais bien libre.

A ce mot de liberté, contemplant les barbelés, les baraques de planches, les longs ruisseaux de boue, j’ai ri d’un cœur ferme — ou plutôt d’un cœur qui s’était affermi. Car l’ennui de me tenir assis devant mes cahiers, cette cruelle épreuve que je m’imposais au milieu des épreuves, m’avait un peu mûri, me donnant parfois de l’orgueil, parfois aussi le goût de la vérité, parfois même l’appétit de me connaître.

Cet appétit, pourtant, je ne l’avais jamais eu plus d’une minute à la fois — minutes perdues dans un grand bonheur involontaire : celui de ne pas m’intéresser à moi.

 

 1962 - Roger Nimier

 

Publié dans Roger Nimier | Tags : mille et une nuits | Commentaires (0) |  Facebook | | | | Pin it!

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