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16/03/2013

Jean-René Huguenin, le petit prince des lettres par Sébastien le Fol

le 13 mars 2013

http%3A%2F%2Fimagescale.tumblr.com%2Fimage%2F1280%2Fa9ad756cab48c29368b99973b95edf78%2Ftumblr_mj4tor4PWn1rlp8u1o1.jpg« Je ne traverserai plus ces pays faciles et dorés que je ne regrette pas. Je suis prêt. J’entre de face dans mon avenir. O Mort, je ne me lasserai plus de te frôler ! Le jour venu, tu embrasseras un compagnon digne de toi. » Le jeune homme qui écrit cette phrase dans son journal, le 3 février 1960, va trouver la mort deux ans et quelques mois plus tard sur la nationale 10, entre Paris et Chartres. Il s’appelle Jean-René Huguenin. « Ils meurent jeune ceux qui sont aimés des dieux », a dit un ancien. Huguenin avait 26 ans. Il venait de publier son premier roman, La côte sauvage, salué par François Mauriac et Julien Gracq, qui fut son professeur au lycée Claude-Bernard, dans le seizième arrondissement de Paris. Une sorte d’Adolphe des fifties. Avec Jean-Edern Hallier, Philippe Sollers et quelques autres, il avait porté sur les fonds baptismaux la revue Tel Quel, dont il fut exclu. Beau comme un archange, fougueux comme un pur-sang, furieux de vivre, Jean-René Huguenin est « entré dans la mort en état de belligérance », comme l’écrit Jérôme Michel dans le beau livre qu’il lui consacre : Un jeune mort d’autrefois, aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Ce n’est pas une biographie, mais plutôt « l’arpentage d’une courbe de vie », comme l’a baptisé son auteur. Un acte de gratitude.

Pourquoi, cinquante ans après sa disparition, cette étoile filante de la littérature française fascine-t-elle encore ? Pourquoi la simple évocation de son nom fait battre le cœur de ses admiratrices et de ses admirateurs ? Pourquoi son unique roman et son journal intime, publié après sa mort, ne cessent d’être réédités ? Quid du culte Huguenin ? Il faut lire le témoignage de Jérôme Michel pour comprendre cette ferveur. Il a découvert Huguenin au meilleur moment : l’adolescence. L’âge des grands serments. Se plonger dans le Journal de Jean-René Huguenin quand on a seize ou dix-sept ans, c’est se brûler. Plus qu’un journal d’écrivain, c’est un journal de guerre. La guerre qu’un jeune homme se mène à lui-même. S’il remporte ce combat, il naîtra à lui-même. Relu à l’âge adulte, ce livre révèle ses failles : complaisance et narcissisme. Mais cela n’enlève rien à sa douloureuse vigueur et à l’intense éblouissement qu’il provoque. C’est l’un de ces enfants humiliés, chers à Bernanos, qui nous parle. Un personnage échappé de l’œuvre de Mauriac. Un beau ténébreux gracquien. Le combat corps à corps, cœur à cœur, dont ce jeune homme des années 50 nous narre les affres, est universel. Intemporel. Dans sa préface au recueil de ses excellentes critiques rock qu’il publie aux éditions Le Mot et le reste, Michka Assayas, né en 1958, raconte le choc que fut pour lui la découverte du Journal de Huguenin : « Il exposait avec une acuité et une simplicité dont j’aurais été bien incapable son sentiment de solitude dans une période sèche et cynique et ses efforts pour ne pas sombrer dans le découragement et l’apathie. Huguenin a été pour moi comme un autre frère, posthume ». Fraternel, c’est le mot qui vient à l’esprit quand on songe à Jean-René Huguenin. Ce petit prince des lettres françaises serait heureux de se découvrir encore autant de frères d’armes aujourd’hui. On a parlé de Jérôme Michel et de son précieux livre, de Michka Assayas, qui a réuni les textes et les correspondances de Huguenin dans un recueil, le Feu à sa vie, mais il nous faudrait citer aussi l’écrivain et critique Noël Herpe, dont les nouveaux fragments autobiographiques, Mes scènes primitives (L’arbalète), sont une petite merveille. Narrant sa passion pour le théâtre désuet et le travestissement, Herpe se souvient de l’enfant inconsolé qu’il a été. « Je ne crois pas qu’il s’agisse de nostalgie, écrit-il, mais plutôt d’une adolescence qui se regarde mourir, qui se sait déjà morte et qui creuse indéfiniment sa blessure ». Jean-René Huguenin ne l’aurait pas dit autrement.

 

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