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30/11/2012

Je Rends Heureux

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http://www.terra-ignota.fr/album/pochoir/2011-jp-je-rends-heureux.html

Jean-René Huguenin à Normal Sup

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12 mars 1999

Ironie, élégance et liberté par Hervé de SAINT HILAIRE

La mort de Renaud Matignon

Le critique littéraire du « Figaro » s’est éteint hier à l’âge de 62 ans.

Cofondateur en 1960 de la revue « Tel Quel » avec Philippe Sollers, Jean-René Huguenin et Jean-Edern Hallier, éditeur audacieux, polémiste, virtuose dans l’éloge comme dans l’insolence, Renaud Matignon nous a montré que, si l’art est difficile, la critique ne l’est pas moins quand elle atteint de tels sommets de qualité.

« La seule chose vraiment intéressante dans la vie, c’est la littérature. Le reste, ça peut distraire un petit peu, un temps. Ah, il y a les visages aussi, toute cette multiplicité des visages qui est si passionnante. » Car Renaud Matignon avait aussi un oeil, « l’oeil de l’âme » pour reprendre l’expression de Delacroix : un oeil attentif (aux femmes dans les bus, aux tableaux dans les musées ou dans certains salons), un oeil enthousiaste ou impitoyable comme sa plume, cette plume virtuose dans les douceurs comme dans les férocités.

La littérature, donc, « primitive passion » comme le dit Baudelaire à propos des images. Les délices de la mauvaise foi talentueuse et de la subjectivité comme vérité ont fait de Renaud Matignon l’amoureux et le spectateur engagé et exemplaire des lettres, intransigeant, moqueur mais aussi grave, de cette gravité volontiers mélancolique qu’il tenait peut-être de sa double origine : la Bretagne et la Lorraine, terre poétique qui le vit naître, à Metz le 1er septembre 1935. Il aimait d’ailleurs à rappeler qu’à l’instar de l’une de ses fortes admirations, Jean Giono, lui aussi rêvait davantage des pluies d’Écosse plus chatoyantes que les soleils de Provence.

Coups de tête

Un goût pour la pluie et pour les grisailles les griseries même de paysages un peu tristes et très somptueux. Un goût plus prononcé encore pour la facétie dénuée de romantisme. Mais l’ironiste savait aussi prendre au sérieux cette chose essentielle, la chose littéraire. Jean-Edern Hallier, cofondateur avec Matignon, Sollers et Jean-René Huguenin (l’ami le plus cher et dont la mort, en 1962, dans un accident de voiture sera l’un de ses chagrins inconsolables), Jean-Edern Hallier, donc, l’appelait « le fort en thème », avec dans la voix une nuance d’admiration quasi craintive. Fort en thème ? Certes.

Renaud Matignon, latiniste et helléniste non pas distingué mais rigolard et divertissant, apporta pour le premier numéro de Tel Quel une brillantissime copie de 25 pages sur son cher Flaubert qui laissa pantois Jean-Edern. D’autant que, s’il est plutôt courant de savoir par coeur quelques vers, des centaines voire des milliers, il est infiniment plus rare de converser avec des fous pleins de raison et de mémoire capables de réciter des pages entières de prose, prose de Flaubert, évidemment, mais aussi de Valéry, Virginia Woolf, Proust, Blondin...

Au jeu barthien du « j’aime-je n’aime pas », jeu auquel il se prêtait avec un plaisir infatigable, on peut citer de mémoire les engouements et les répulsions de Renaud Matignon, ce forain de l’érudition et des plaisirs de la vie. Cela pourrait donner quelque chose comme : j’aime Rabelais, Montaigne, le whisky (j’aimais, plutôt), le café, les cafés, Louis Malle, Mozart, Monteverdi, la galanterie, les femmes, les gens qui n’ont pas arrêté de fumer ni de boire, le vélo, Bartalli, Giotto, Dante, Verlaine, Bernanos, les catholiques, les païens, la modestie des grands savants et les scientifiques émerveillés ; je n’aime pas l’informatique, les bigots, le cléricalisme, l’anticléricalisme, la psychanalyse ah ! surtout pas cette si triste et si arrogante imposture , Marguerite Duras, les réacs, les avant-gardistes (son départ de Tel Quel vient aussi de sa méfiance instinctive et raisonnée des « théories » sur la littérature), les imitateurs et tous ceux dont le métier est de faire rire sur la scène (à l’exception notable de son ami Raymond Devos) et à la télévision.

La télévision d’ailleurs, il en fut pendant des années pour Le Figaro le spectateur attentif, tantôt extasié, tantôt furibard.

Renaud Matignon n’a jamais écrit de livres. Cela a toujours intrigué les lecteurs des milliers d’articles à la prose inventive, aux expressions tour à tour exaltées, assassines ou hilarantes, mais toujours formulées dans des phrases aux allures d’exemples de grammaire (il eut toujours un côté Savonarole de la correction du langage), des articles qu’il a signés dans Arts dès 1954, à Candide, la NRF et, bien sûr, au Figaro où il parla de sport, de livres, de frivolités, de mode, de... , de tout. Mais jamais de rien. De nombreuses récompenses ont couronné sa carrière journalistique : le prix Mumm en 1993, le prix Roger-Giron en 1994, le prix Richelieu en 1996 et autres distinctions qu’il recevait avec bonne grâce et un sourire amusé.

Mais, c’est ainsi, cet ancien élève de Louis Poirier, plus connu sous le nom de Julien Gracq, professeur d’histoire-géographie au lycée Claude-Bernard, n’a jamais écrit de livres, avouant seulement des « grattouilles de fictions ». D’une certaine façon, il a fait mieux. Il a fait aimer la littérature. En devenant, par exemple, un éditeur audacieux et lucide, directeur littéraire de 1964 à 1974 du Mercure de France (qu’il quitta sur l’un de ces coups de tête dont il avait le secret) et où il donnera leur chance à quelques futurs grandes stars grand public et où il permettra également à quelques écrivains illustres mais délaissés, comme Klossowski, de retrouver l’occasion de briller à nouveau.

« Une caresse pour dix mille claques »

Admiré par des auteurs aussi considérables que Gracq, remercié par des écrivains aussi précieux que Barthes, par des poètes aussi exigeants que Michaux (chez lequel Matignon en visite dut mettre les patins, mais qui lui envoya un jour une fort belle lettre de remerciement que le jeune critique insouciant et magnifique égara un jour de fiesta), Renaud Matignon lisait avec un bonheur sans mélange les dernières éditions de la Correspondance de Flaubert quelques heures avant sa dernière pirouette : celle qui vous envoie dans l’Éternité, catégorie du temps à laquelle, en raison de la maladie, cet athée métaphysique réfléchissait chaque jour davantage.

Le plus gentil des féroces (mais bien souvent bienveillant et élogieux) critiques est parti. On songe à Léon Bloy, autre admiration de Matignon, Bloy qui menaçait de parler des œuvres de ses contemporains en « ménageant une caresse pour dix mille claques ». Les victimes de Renaud Matignon s’accordent presque tous à le dire : il y a des cruautés plus caressantes et plus gratifiantes que bien des éloges plats comme des trottoirs de rue, pour reprendre l’expression de Gustave Flaubert, encore lui.

Hervé de SAINT HILAIRE - 07/02/1998