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25/10/2012

"La côte sauvage" (1960), bréviaire pour une génération inconsolée de Denis Gombert

Denis Gombert, Jean-René Huguenin, Livre

Livre culte, bréviaire pour une génération inconsolée, La côte sauvage de Jean-René Huguenin fait partie des livres météore (météore au sens fulgurant du  terme) qui doivent leur succès non à une médiatisation forcée ( car nous en connaissons beaucoup d’autres et des bien moins glorieux qui se sont imposés par le postiche de la publicité) mais au soin qu’ont pris ses lecteurs de défendre et de sauver, contre les outrages du temps, la peau de ces 170 pages denses et fragiles. Jean-Réné Huguenin, fondateur de la revue Tel quel, est mort à 26 ans. Plus de 50 ans après sa sortie, la Côte  sauvage demeure un roman à part qui caresse à rebrousse-poil une époque littéraire où le questionnement métaphysique et où la rumination théorique étaient de bon ton. Loin des cafés enfumés de Saint-Germain  La côte sauvage invite au contraire à prendre un grand bol d’air sur des plages désertes et sentir monter en soi le vent de la passion qui déchire les cœurs jeunes. Protégé par son aura et celle de ses fidèles – bretons et non bretons – La Côte sauvage continue sa course. On le recommande,  on se l’offre. Qu’est-ce qu’un livre culte ? C’est un livre devant lequel on s’incline. On le lit en priant.

Cet été-là, quand de retour de son service militaire (rappelons qu’à l’époque la chose durait 2 ans) Olivier pénètre dans la maison familiale,  il apprend  que sa jeune sœur Anne compte se marier avec Pierre. Et qu’ils iront s’installer dans la foulée à Beyrouth, là où Pierre vient d’être nommé. Pierre est le meilleur ami d’Olivier. « Mon meilleur ami, mon seul ami … tu ne pouvais pas mieux choisir ».  Tout est bien qui commence bien, n’était le caractère étrange d’Olivier. Le jeune homme à la sempiternelle mèche débordant du front, aux yeux félins et au triste et sinueux sourire est une âme blessée. Quelle en est la cause ? On ne le saura jamais. Le roman tourne autour de ce mystère. D’où Olivier tient-il son caractère ? D’une mère hypocondriaque ou bien d’un père mort dans des circonstances étranges juste après la guerre ? Ou alors d’ailleurs, d’un lieu plus étrange et dangereux ?  Ses attentions pour sa sœur Anne sont de suite suspectes. Un rapport les unit au-delà du lien fraternel. Et même au-delà du sensuel. Inceste ? Terre du tabou. Il est peu d’auteurs qui ont su exprimer si fortement la rage et le désir contenu des amants. La nuit chaste qu’Olivier et Anne passent ensemble dans un hôtel désert ou leur balade en barque sur les sables mouvants de l’île de Griec théâtralisent le drame des corps qui s’entendent, qui s’attendent mais qui ne peuvent s’approcher.

Voilà donc comment au cœur de l’été, près de la plage de Portsaint où s’agite une petite bande de jeunes gens (François, Nicolas, les jumeaux, Ariane et els autres) Olivier va tout entreprendre pour faire capoter le mariage de sa sœur avec son meilleur ami. Par son attitude ambiguë, tendre et cassante, par ses provocations, Olivier continue de charmer. Il exerce, comme il est dit, « un empire sur les autres ». Mais c’est lui le malheureux de l’histoire. Lui qui a si tôt le sentiment d’avoir déjà tout raté. Une drôle de mélancolie lui gâche la vue et la vie. De son côté, Pierre veut écrire des romans. La belle affaire. Olivier n’a pas ce désir. Il n’en a pas besoin car, on le pressent secrètement, il est déjà devenu écrivain. Il l’est par essence. On peut être écrivain sans écrire. Olivier en est la preuve. En jetant sur l’existence ce drôle de regard  fragile et exigeant, en payant le prix de l’incompréhension et aussi du malheur, en croyant surtout que par la volonté – et qui sait peut-être un jour par les mots – on retiendra les mouettes de Guillevinec et les bains de fougères, le corps blanc d’Anne et sa jupe à damier, ses sandales posées au pied de son lit. Olivier voudrait comprendre pourquoi il souffre tant d’être lui-même. Il en voudrait presque aux autres d’être à lui-même sa propre énigme.

Chez Huguenin, la vie ne se réinvente pas. Elle était toute entière donnée par le miracle de l’enfance. Après c’est foutu. « Je ne trouverai jamais ma nuit », susurre Olivier. A deux reprises dans le texte, de manière subreptice, le récit bascule à la première personne. Il est alors bouleversant de voir  un auteur percer sous son personnage comme si c’était nu, sans masque et  sans filet que l’écrivain touchait du doigt sa propre vérité. « Pour découvrir que mon étrange amour n’était qu’une façon d’approcher la mort ?», lance-t-il dans le vide.

Le style d’Huguenin joue de la sécheresse comme de l’envolée. Il souffle le chaud et le froid. On parla à l’époque d’une nouvelle forme de romantisme. Mauriac fut emballé. L’incertain et le drame sont là qui se marient étrangement, palpables à chaque ligne. Les phrases de La Côte sauvage sont des ricochets dont on ne sait comment elles prolongent leur course sur l’onde de la page. Leur rayon aussi dans nos cœurs. Une si belle œuvre ne peut pas vieillir. A nous de ne pas l’oublier.

Juillet 2012

07/10/2012

L'insolence de Jean-René Huguenin par Michel Georis

 JRH_Je veux le mondel2 copie.jpgRapide et brillant comme une météore, Jean-René Huguenin est passé en coup de vent dans la petit monde des lettres françaises : deux ans seulement s’écoulèrent entre la parution de son premier livre à l’automne 1960 et le tragique accident de voiture du 22 septembre 1962.

  Un roman plus prometteur que vraiment réussi, un « Journal » d’intérêt inégal, un recueil d’articles ; voilà tout le maigre bagage littéraire qu’il nous laisse. C’est peu, d’autant plus que la valeur intrinsèque de l’œuvre n’est nullement, comme chez Rimbaud ou Lampedusa, en raison inverse de son volume. De son vivant Jean-René Huguenin n’eut pas trop à se plaindre de son audience : deux grosses pièces de l’artillerie littéraire, Louis Aragon et François Mauriac, tirèrent en l’honneur de « La Côte sauvage » une salve bruyante. Un jeune homme voit rarement son premier roman salué d’aussi prestigieuse manière. Comme les vieux et illustres mandarins des lettres ne parient sur l’avenir d’un de leurs cadets qu’avec prudence et une parcimonie extrême, on peut en conclure qu’ils tenaient Huguenin pour un des leurs : un véritable écrivain. Et même pour un peu plus encore : un jeune écrivain qui ne les dépaysait pas et en qui, satisfaits parce que rassurés, ils se reconnaissaient, se retrouvaient. A ce propos, François Mauriac laissa passer le bout de l’oreille dans la préface qu’il donna au « Journal » de Huguenin : «  Ce jeune vivant faisait déjà pour moi figure de revenant : il était le frère de ceux que j’avais aimé à vingt ans, pareil à eux, pareil à moi ».

  Cinq hivers ont passés depuis ce jour où la mort claqua la porte derrière Jean-René Huguenin. Cinq hivers annonciateurs lugubres du gouffre glacé de l’oubli vers lequel roule une œuvre qui ne fait guère le poids aux yeux impitoyables de la postérité. Huguenin n’aura-t-il lancé que quelques hautes et belles flammes claires, avant de s’éteindre, tel un feu de bois bien sec, vie étouffée dans ses cendres trop rapidement refroidies ?

 Je ne le pense pas. Cinq ans après, il me semble apercevoir, dans l’amas de cendres, quelques braises miraculeusement rougeoyantes, quelques braises autour desquelles quelques jeunes gens peuvent encore faire cercle, quelques braises vers lesquelles se tendent quelques plumes juvéniles, engourdies de cynisme et de désespérance. A quoi tient donc cette surprenante survie d’un écrivain qu’il faut bien – quelque estime qu’on lui porte – reconnaitre pour mineur ? A mon sens, à ceci : Jean-René Huguenin a dit, au moment où il le fallait, les mots qu’il fallait dire.

 En écrivant à son propos : « Un écrivain, un véritable écrivain, cela courait les rues, il me semble, au temps de ma jeunesse, mais qu’y a-t-il de plus rare aujourd’hui ? » François Mauriac marquait assez exactement les limites de Huguenin : véritable écrivain, certes, mais à mon sens, sans génie, ni originalité, ni même particulièrement intelligence dans le propos ou le style. Telle quelle, malgré sa brièveté, ses gaucheries, ses imperfections, ses scories et peut-être même à cause de cela, l’œuvre de Jean-René Huguenin me paraît à la fois considérable et estimable.

 Pour toutes sortes de raison dont la principale tient à ceci, que Jean-René Huguenin me semble avoir posé sa candidature à l’emploi de maître à penser d’une certaine jeunesse que l’on peut appeler (ainsi que l’a compris, astucieux, son éditeur) « une autre jeunesse » puisqu’elle diffère du tout au tout de celle que les adultes mettent depuis bientôt un quart de siècle, à l’ordre du jour de leur mauvaise conscience. Chez Huguenin, le moraliste est supérieur au romancier et au chroniqueur. Il témoigne mieux que tout autre, de la vivacité – en plein milieu du XXe siècle – de ces valeurs dont Barrès disait qu’elle ne sont plus de demain, qu’elles ne sont d’hier, car elles sont de toujours. A plusieurs reprises, Huguenin confiera à son « Journal » ce sentiment d’isolement, « cette impression de plus en plus poignante, bientôt obsédante, d’être coupé de ma génération. Je ne suis pas de mon temps, je voudrais être de demain, mais je crois que je suis de toujours ».

 Le spécifique de l’œuvre moraliste de Huguenin est une éthique élevée, héroïque pour tout dire. Avec plus de probité que d’intelligence, un manque total d’humour – il a l’indignation plus naturelle que l’ironie – Jean-René Huguenin exprime une révolte et un refus. Révolte contre la médiocrité, la veulerie de son temps. Refus de s’intégrer, de s’assimiler, de participer même à une décadence qui ne lui inspire que dégoût. Trente ans avant lui, un autre grand solitaire, Pierre Drieu la Rochelle avait éprouvé et exprimé cette même détestation de la décadence… mais Drieu, plus secret, plus compliqué, plus torturé, s’ébrouait avec une jouissance amère dans cette boue qui lui soulevait le cœur. Jean-René Huguenin, lui, oppose à cette décadence une morale stoïque, altruiste presque. Moraliste de combat, Huguenin attaque et défend… ma

is est plus à l’aise, donc meilleur, dans l’attaque que dans la défense, dans l’invective que dans le prêche, dans le pamphlet que dans l’édification. Sa révolte et son dégoût se nourrissent de deux denrées devenues bien rares : la lucidité et le bon sens. « Raisonneurs sans être logiques, traditionnalistes sans être fidèles et sentimentaux sans passion, les Français d’aujourd’hui sont décidément un peuple d’une dégoûtante médiocrité ». Voilà une évidence dont l’énoncé doit ravir Jean Anouilh et, plus encore, Henry de Montherlant. Des carnets de ce dernier, Huguenin écrivit : « superficiel comme tout ce qui est sec » comme s’il récusait l’évidente parenté qui le lie à l’auteur de « Service inutile ». Jean-René Huguenin s’était en effet fixé, dans la vie, quatre desseins :

 -          « Faire une œuvre,

 -          vivre avec grandeur, hauteur et beauté,

 -          avoir le plus de passions possibles,

 -          fonder une aristocratie, une société secrète des âmes fortes. »

 Voilà qui n’est pas sans rappeler le jeune Montherlant fondant, avec quatre amis, une résurgence de la Chevalerie, « l’Ordre » dont les principes directeurs étaient « droiture, fierté, courage, sagesse » puis « fidélité, respect de la parole, maîtrise de soi, désintéressement, sobriété ».

 Tous ces principes se retrouvent dans la panoplie morale de Huguenin, que l’évolution littéraire et mondaine de Montherlant devait heurter dans sa pureté intransigeante. Le génie en moins Huguenin apparaît d’ailleurs assez comme une sorte de néo-Montherlant. Sans doute parce que sa pensée naît, comme celle de Montherlant, au confluent du christianisme et du nietzschéisme, étant entendu que Huguenin est plus chrétien que nietzschéen et Montherlant, plus nietzschéen que chrétien. Alors que toute l’œuvre de Montherlant s’insurge contre ce qu’il a nommé « la civilisation à l’envers », celle de Huguenin, plus modestement dénonce la confusion et l’inversion des valeurs et s’efforce avec une touchante application, à remettre quelques notions à l’endroit.

 Chrétien, Jean-René Huguenin affirme « le butsuprême : réinventer Dieu ». Chrétien, Jean-René Huguenin constate : » les gens aujourd’hui se meurent de ne pas aimer. Chrétien, Jean-René Huguenin vécut, comme Drieu la Rochelle, dans l’intimité de la mort. « La vie est tragique, non parce que l’on doit mourir, mais parce qu’il y a des moments où l’on aime pas ». Jean-René Huguenin ne craint pas la mort, mais recherche sa compagnie avec une tranquille assurance et même une certaine volupté prémonitoire de sa fin tragique : « s’il existe un art de vivre qui me convienne, c’est bien de rester pénétré à tout instant de l’imminence possible de la mort. »

 Mais Huguenin est aussi nietzschéen : « Dans ce monde où tout s’effondre et se dissout, il faut plus que jamais vivre debout ». « On n’obtient rien par la volonté, tout par l’espérance. Mais il faut d’abord vouloir ». Nietzschéen, Huguenin affirme : « Il y a trois catégories d’hommes ; ceux qui se soumettent aux lois, au-dessus, ceux qui les refusent ; au-delà, ceux qui s’en imposent ». Nietzschéen, Huguenin affirme : « Ne méritent le nom d’homme, que ceux qui savent ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent devenir ».

 Stoïque, Huguenin affirme « se donner à l’instant, ne pas être avare de soi, céder à l’impulsion du moment : excuses faites pour les faibles et les lâches. Il faut se réserver pour les grandes occasions, se retenir, se refuser ».

 Jeune homme en colère, Jean-René Huguenin parle de volonté et d’efforts à une France repue, molle et veule. « Je préfère les hommes qui luttent pour des idées fausses et prennent le risque de mourir pour elles à des hommes qui ne luttent pour rien et qui mourront gras » s’écrie, rageur, Huguenin qui crache avec mépris sur ce « monde d’impuissants ». « On feint de dénoncer l’érotisme moderne, mais nous sommes loin des luxueuses orgies de Rome, où une société déchaînée, ivre de la chute, allait au moins jusqu’au bout de ses folies et de ces vices ».

 Lucide, Jean-René Huguenin énonce quelques évidences bien faites pour déplaire : « un bon article de journal suppose une certaine malhonnêteté ». « La plupart des gens ne s’adressent pas à leur interlocuteur ; ils se racontent des histoires à eux-mêmes – des histoires généralement rassurantes ». Ou encore : « La vérité, je crois que c’est, avant tout, de ne pas être dupe de soi ».

  On le voit, Jean-René Huguenin va à contre-courant, délibérément mais sans provocation, sans ostentation même. S’il professe ainsi une éthique élevée, ce n’est nullement pour faire plaisir à Tante Yvonne, ni par crainte de tâter, l’éternité durant, du barbecue infernal. C’est parce que cette éthique lui semble la seule acceptable, la seule convenable pour un homme de quelque qualité. En révolte contre la décadence, « époque où l’on oublie les fins et où les moyens deviennent des fins en eux-mêmes », Huguenin ne refuse pas l’étiquette romantique qu’on lui colle sur le dos, comme une marque infâmante. Il prend simplement la peine d’expliquer comment il est romantique et en quoi son romantisme diffère de celui du passé : « Le romantique aujourd’hui ne rêve plus d’héroïsme. Il est héroïque. Il est déçu par ceux qu’il a cru aimer, mais il n’est pas déçu par l’amour. Amour miraculeux. Il aime cette vie désespérée. Il trouvesa force dans le mépris qu’il lui porte. Il hait l’habitude. Aussi est-il, au sens premier, un insolent. J’ai moi-même décidé pour jamais de donner libre cours à mon insolence ». Atterré par toutes les sottises ériges en théories, Huguenin se donne parfois la peine de rappeler quelques évidences : « Un roman a pour objectif principal de raconter une histoire ». Mais il n’est pire sourds que les impotents du nouveau roman !

 Parce qu’il défend les valeurs traditionnelles et intemporelles, parce qu’il se refuse à participer à la bêtise de son temps, les perroquets du progressisme systématique présentent Jean-René Huguenin comme une sorte de jeune vieillard, porte-voix des radoteurs du conservatisme. Leurs œillères et leur mauvaise foi les empêchent de reconnaître que Jean-René Huguenin, loin d’être un cheval de Troie du parti des anciens dans le camp des jeunes, témoigne de la permanence d’une jeunesse éternelle : idéaliste, pure, désintéressée.

 Jeune héros de notre temps, pareil aux jeunes héros de toujours, Jean-René Huguenin est entré dans l’éternité les yeux clairs, le cœur ardent. Sa mort le préserve miraculeusement des reniements de l’âge adulte ou ce qui est pis, des accommodements, des inévitables compromissions. Sa mort en fait un symbole, celui de cette « autre jeunesse » composée de jeunes gens exigeants qui refusent les maîtres à penser que leur attribue la maladresse bien attentionnée des adultes.

 En réclamant un amour grave, exigeant et pur, en réinventant le bonheur, « un bonheur âpre et tragique », Jean-René Huguenin a été mieux compris qu’un François Nourissier – écrivain lui aussi considérable qui proclame « je n’aime pas ma vie ». Sceptique, devant les professeurs de bons sentiments, cette « autre jeunesse » a compris que Huguenin lui rendait sa fierté et quelques-uns de ses privilèges. A l’ennui et au vide du saganisme, à l’incroyable prétention du nouveau roman, au morne érotisme d’un Moravia, Jean-René Huguenin oppose une littérature sensible et virile, d’une virilité qui ne doit rien aux exploits d’alcôves des mâles chers à Roger Vailland.

 Jean-René Huguenin ne possède pas en propre cette éthique… mais ce qui n’était que préjugés, réflexes apeurés et prudence bourgeoise chez Bourget et Duhamel est, chez Huguenin, sursaut de fierté, courage, témérité même. « Je ferai unegrande œuvre ou je ne serai rien » avait écrit Jean-René Huguenin. Le destin ne lui a pas permis de faire une grande œuvre, mais il est devenu quelque chose et même quelqu’un : un pieu solidement enfoncé dans l’île qu’il contribue à protéger des assauts furieux ou insidieux des vagues destructrices, civilisé résistant de toute sa force morale et intellectuelle à la subversion intérieure et aux assauts barbares de l’extérieur. Il serait mauvais, malsain, injuste et faux que Jean-René Huguenin ne soit réclamé, au gré des pieux anniversaires qui, comme la Toussaint, reviennent avec une régularité désespérante, que par de vieux bardes. Son œuvre réclame plus de jeunes et nouveaux lecteurs que des hommages psalmodiant une mélopée nostalgique. Ce sont les hommes de demain qui, devant le grand bûcher de la postérité littéraire, feront, dans l’œuvre de Jean-René Huguenin, la part du feu. Puissent-ils sauver ce qui vaut la peine d’être sauvé, reconnaître ce jeune mort pour un des leurs : un des derniers témoins d’une civilisation.

 Juin 1967 – Michel Georis