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25/09/2012

Versailles que j'aime

 Versailles

 

Paru aux Editions Sun-Paris en novembre 1958, le « Versailles que j’aime » est la suite des carnets de croquis de l‘Europe buissonnière que fréquentaient avec délectation de jeunes auteurs comme Antoine Blondin (Paris que j’aime), André Fraigneau (Venise que j’aime), Félicien Marceau (Rome que j’aime) ou Michel Déon (La Grèce que j’aime… évidemment)… Ce Versailles là est « présenté par Pierre Gaxotte, légendé par Jacques Perret, raconté par Roger Nimier et photographié par Robert Descharnes », trois mousquetaires prêts à défendre les ors du Roi, ses terres, ses pierres et fontaines, ses tableaux, ses bois et son fantôme.

1958 11 15 Versailles que j'aime Nimier Perret Descharnes .jpg

Roger Nimier commence sa présentation par « Le Palais de l’ogre s’étend sur huit cent hectares. Avec un os Cuvier reconstituait un univers disparu. Ici, il nous reste une coquille désertée par ses habitants, grandes salles déguisées de marbre et d’or : ambassadeur occidental dont le voyage a duré trois siècles et qui nous apporte ses présents ; ambassadeur qui ne s’agenouille pas, qui ne se fait pas à nos mœurs, nous juge de petite condition, se tait, respire, écoute.». Notre époque, qui aime faire peur avec ses vampires, ses zombies et ses revenants, et La Table Ronde qui cherche un titre plus sexy, plus à la mode, abandonnent la promesse d’une ballade solitaire pour ne retenir, dans la réédition de ce texte, qu’un gros titre vendeur : « Le Palais de l’Ogre » (Roger Nimier, Le palais de l’ogre, La Table Ronde, 2012).

 Dommage car les lecteurs ne pourront goûter la vivacité des légendes de Jacques Perret « on aurait pu croire que Le Nôtre allait installer l’Europe dans un parc », « les champs, les hameaux, les vallons, les clochers, et les étables sont invités à prendre place dans les jardins de la chrétienté » où « les bambins de plombs, gamins de marbre ou de bronze » viennent effrontément houspiller « les monstres, asperger les passants, arracher les plumes aux ailes de Saturne ». Les magnifiques photos de Robert Descharnes disparaissent également : « la vue cavalière qui s’offre aux chevaux du soleil quand ils descendent se rafraîchir dans leur bassin familier ».

1958 Versailles by Descharnes.jpgAvec la nouvelle version, on gagne la douce préface de Sébastien Lapaque et l’on préserve le texte de Nimier, alternant de longues phrases érudites avec les éclairs d’un flash quand il faut saisir l’instantané d’un moment précieux, d’une lueur particulière. Versailles y brille de mille visages que nos historiens et nos guides touristiques avaient occultés : « Musée, maison d’habitation, demeure de fées, Olympe, l’amas d’un tel palais comporte au moins ces définitions. Connaître les circonstances, les états successifs, les personnes, leurs costumes, leurs mœurs, la philosophie qui s’en dégage et celle qui s’y cache, concevoir le travail réclamé par chaque objet, dresser les tables des expressions, l’inventaire des métaux et des faunes, savoir comment fut la bataille et comment le tableau, n’est pas entreprise inhumaine. Il n’y faut que trois cents ans, bien employés ». Nimier tente le pari. A sa vitesse on peut mettre des années dans une seconde. On sait que le temps plutôt que le courage et le génie lui manqua !

 « Les fées se plurent à Versailles », ce sanctuaire totémique découvert un jour de chasse en l’an 1607, ce lieu où vit un ogre solaire, ce lieu orgueilleux qui fit pâlir l’Europe et se pâmer tant de courtisanes. Roger Nimier est un familier de cette maison dont il a connu tous les propriétaires ou locataires jusqu’à la République qui transforma les appartements du roi en chambres de bonnes : « Louis, ne pouvait finir qu’au ciel. Il traversa sans effort le plafond de Lemoyne. Hercule et Jupiter, princes de son sang, lui présentèrent sa chemise d’archange bâtisseur »… tiens, on parlait justement d’archange dans le dernier Figaro littéraire. Je ne crois pas au hasard !

Louis-Marie Galand de Malabry

24/09/2012

Massin assassin !

roger nimier

 24 septembre 2012, arrivage de ce matin : le Roger Nimier de Massin… Cinq minutes de lecture… Disons dix s’il faut rajouter le double feuilletage né de la première frustration. En bref, soixante seize pages dont :

-          Trois feuilles blanches

-          Une présentation des copyright… tiens, voilà Martin !

-          Une page de titre : Roger (Nimier),

-         Une seconde page de titre : Massin – Roger (Nimier). On aura compris que Nimier restera entre parenthèse,

-          La traditionnelle citation d’ouverture : un Cocteau qui annonce un livre estropié. J’aurais dû me méfier !

-      Dix-neuf photos (couverture et quatrième de couverture incluses), dont six floues  et toutes surexposées (la besogne mal soignée).

-    Des gribouillages, estampillés NRF, tracés négligemment pendant des appels téléphoniques durant lesquels on imagine Nimier bâillant, assoupi, occupé à d’autres vagabondages… bien loin des croquis de Cocteau que laissait peut-être entrevoir la citation en exergue. On devine un Nimier peu enclin à l’harmonie des courbes et aux proportions !

-          Quelques télégrammes pour happy few, où happy serait un faux sens,

-          Etc… (direction artistique, impression, dépôt illégal)

 J’imagine difficilement Nimier applaudir à cette publication, lui qui détestait la médiocrité.

 J’en arrive à la brève de Massin : un peu longue ! Mais si on supprime les « je », elle reprend une dimension supportable.

 Heureusement, comme toutes les séries B, il y a toujours le passage qui, à défaut de sauver le film, permet d’éviter le lancer de navets à la fin ! Il y a les deux pages de Blondin ! Pages déjà lues, mais l’amitié en gros plan avec traveling sur ce gavroche de la littérature lorsqu’il est extirpé des geôles… ça marche toujours pour ceux qui garde cette horde d’enfants tapageurs en estime.

Louis-Marie Galand de Malabry

 

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22/09/2012

A l’amour comme à la guerre par Philippe Léotard


 « Tu sais, cela a commencé il y a longtemps ; il y a des mots de cette chanson qui ont vingt-cinq ans. Il y avait la guerre, ça je le sais. La Corée, l’Indochine, l’Algérie, le Viêt-Nam, ça je ne sais pas. Et puis il y avait les guerres civiles, aussi, un peu partout. Et j’étais mal marié. On ne sait jamais à qui la faute. C’est comme la guerre. Et puis la mort aussi ; et il y avait cet écrivain que j’aimais, Jean-René Huguenin, qui venait de mourir, ou qui allait mourir, ou qui était mort, tout simplement. Il avait écrit dans son journal : « je ne dirai jamais plus : je t’aime », ou quelque chose comme ça. Ce sont les derniers mots de la chanson, n’est ce pas ? »

Sur l’air de « Mon cœur et le monde bougent »

(CD Savravah Gorgone Productions)

 

21/09/2012

Roger Nimier : le hussard de nos 20 ans par J-M Parisis - Le Figaro

 Nimier en 1954.
Nimier en 1954. Crédits photo : Boris Lipnitzki/© Boris Lipnitzki / Roger-Viollet

 

 

Il y a cinquante ans, l'auteur des Enfants tristes disparaissait au volant de son Aston Martin. Depuis, sa légende a suscité de nombreux malentendus. Retour sur un parcours mené à 200 km/h.

Vivant, Roger Nimier aurait juste 87 ans. Il serait plus jeune que Stéphane Hessel et afficherait le même âge que Jean d'Ormesson. Il semble pourtant d'un autre temps, d'un autre monde. Sa mort sur la route de ses 37 ans l'a momifié. Il n'aimait pas les photos. Nous n'aimons pas le voir, le front ceint d'un linceul, couché comme un gisant, à l'hôpital de Garches, tout comme cette jeune femme, dans le même état, également finie, immaculée. C'était la nuit du 28 septembre 1962 sur l'autoroute de l'Ouest, l'Aston Martin de Nimier emmenait aussi une superbe fille de 27 ans, blonde comme la Beauce en été. Sous le pseudonyme de Sunsiaré de Larcône, elle venait de lancer son premier roman, La Messagère. Le bolide a percuté sept bornes en béton avant de s'aplatir contre le parapet d'un pont près de Paris. La fille conduisait-elle? En octobre, après neuf ans de silence livresque, sortirait un roman posthume de Roger, ce D'Artagnan amoureux qui s'exclamait: «Il n'y a que les routes pour calmer la vie.» Le mythe naissait dans ce qui avait baigné sa vie et son oeuvre: l'énergie, l'ironie, l'inquiétude.

 

<i>Nimier. Cahier de l'Herne, </i>(éd. de l'Herne)<i></i>
Nimier. Cahier de l'Herne, (éd. de l'Herne)

 

Dès le départ, il a foncé. En 1948, après le refus par Gallimard de poèmes, d'un récit et d'un roman (L'Etrangère), il publie Les Epées. En 1950, deux romans, Perfide et Le Hussard bleu, et un essai, Le Grand d'Espagne. En 1951, Les Enfants tristes. Il écrit en Jaguar, il faut le freiner. L'essai Amour & Néant attendra 1953 pour sortir. Qu'est-ce qui faisait tant remuer ce fils de la bourgeoisie bretonne et picarde élevé dans les beaux quartiers parisiens et nourri de lectures énormes? Un double drame, peut-être. La mort d'un père en 1939 précède de peu la débâcle du pays. Fin 1944, il veut s'engager dans l'aviation, or le ciel est bouché, plus de place. En mal d'Histoire, il rejoint le 2e hussards à Tarbes en mars 1945, mais c'est trop tard pour la légende et le casse-pipe. Voulant se battre, il n'aura fait que lire. Il va attaquer la paix en écrivant. «Nous sommes les vivants», prévient-il dans Le Grand d'Espagne. «Les lumières de Juin 1940 et de l'été 1944 se confondent à présent, le désespoir et la chance font une égale balance: nous rejetons cet équilibre honteux. Vichy, le gaullisme, la collaboration sont rendus à l'Histoire.» Il espère une «nouvelle civilisation», un «renversement des valeurs». Deuil et renaissance. «Un pas encore et nous serons les maîtres.»

C'est la déclaration de guerre des vingt ans en 1945. Cette génération, il faudra la réduire. En 1952, Bernard Frank, écrivain et critique en herbe, s'y emploie dans la revue Les Temps modernes, avec un sens de la mesure toute sartrienne: «Nimier est de loin le favori d'un groupe de jeunes écrivains que, par commodité, je nommerais fascistes» et dont les «prototypes» sont Antoine Blondin et Jacques Laurent. Frank persévère et ce n'est pas triste: «Comme tous les fascistes, les hussards détestent la discussion. Ils se délectent de la phrase courte, dont ils se croient les inventeurs. Ils la manient comme s'il s'agissait d'un couperet. À chaque phrase, il y a mort d'homme. Ce n'est pas grave. C'est une mort pour rire.» Fasciste... Pauvre France, pauvre Frank. Il confond l'auteur et son personnage, Nimier et le François Sanders des Epées et du Hussard bleu qui disait: «Quand les habitants de la planète seront un peu plus difficiles, je me ferai naturaliser humain. En attendant, je préfère rester fasciste, bien que ce soit baroque et fatigant.» Nimier était trop difficile pour être fasciste. Et trop profond pour la hussardise. Il traîne encore ce pénible label à l'épicerie de la critique littéraire. De plus en plus délavée, collée à droite, l'étiquette hussard a d'abord désigné une postérité émue et fraternelle avant de solder un quarteron de gribouilles éthyliques.Dans l'ouvrage qu'ils dirigent, Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent et l'esprit hussard, Philippe Barthelet et Pierre-Guillaume de Roux veulent exfiltrer Nimier du «folklore imbécile» des hussards. Le premier procède bizarrement en minorant ses romans, des «oeuvres de jeunesse», au profit de ses articles. Les romans n'ont pas d'âge. Et la jeunesse a sa sagesse, son passé. Le Hussard bleu est dédié au copain d'enfance Stièvenard, mort en Allemagne en 1945, Les Enfants tristes, à l'ami juif Mosseri, fusillé par les «Schleus». Les romans de Nimier sont les tombeaux d'un surdoué, d'un Rimbaud qui aurait assimilé Retz et Peter Cheyney. Dans le beau Cahier de l'Herne consacré à Nimier et dirigé par Marc Dambre, Philippe Berthier remet les pendules à l'heure en plaçant le jeune romancier dans le sillage de Stendhal, Balzac et Dumas.

Avant-gardiste et mondialiste à ses heures, il lit Joyce et Faulkner

Frank n'était pas léger en tout. Il a bien vu la dimension «pour rire» de Nimier. Rire pour dissoudre la lourdeur des temps, rire d'être «écorché». Mais ce n'était qu'une facette d'un écrivain trop profond pour ignorer les accointances de l'humour avec la mort. Après Histoire d'un amour, en 1953, il lève le pied, stoppe les romans.C'est la tentation d'un certain silence, finement filée par la biographie de Dambre (Roger Nimier. Hussard du demi-siècle, Flammarion, 1989), qui mériterait d'être rééditée en poche. Nimier prend congé de la psychologie et du moi romanesques. Il s'expose pour se cacher, envoie son double dans les alcôves de Paris, prend le virage des journaux. Après la rédaction en chef de l'hebdomadaire Opéra, il critique à Carrefour, orchestre le Nouveau Femina, chronique dans Arts et au Bulletin de Paris. Des articles qui sont souvent de courts essais étincelants d'esprit et de pénétration. Réac franchouillard, Nimier? Plutôt d'avant-garde et mondialiste à ses heures, fervent lecteur de Faulkner, Joyce, Ponge, Kafka, Borges... Des auteurs qu'on retrouvera plus tard à la une de Tel Quel, la bible maoïste de Philippe Sollers. Cela ne l'empêche pas de lancer le Livre de Poche Classique.

 

L'auteur n'a pas toujours roulé en Aston Martin. Il est ici au volant d'une Peugeot Darlmat, en 1950.
L'auteur n'a pas toujours roulé en Aston Martin. Il est ici au volant d'une Peugeot Darlmat, en 1950.

 

Entré comme conseiller littéraire chez Gallimard fin 1956, il monte au créneau pour D'un château l'autre, de Céline, et remue ciel et terre pour lui, qui a eu comme Saint-Simon «l'invention géniale de ne pas inventer et l'imagination terrible de regarder». Le romancier Céline incarne une forme spéciale de nouveauté, jaillie de l'oeuf du classicisme. A sa manière, il fait des enfants dans le dos de la tradition. De quoi plaire à Nimier, qui s'ennuie presque partout. «Dans la vie, je ne vois rien du tout, sinon la sottise de mon existence, passant d'un bureau à une nursery, accablé de travail, de cris d'enfants, tout cela sans espoir ni distractions, sinon notre déjeuner l'autre jour», écrit-il à Jacques Chardonne, en juillet 1958. Marié depuis 1954, il a un fils, Martin, et une fille, Marie, qui sera écrivain. Marie Nimier est l'auteur d'un récit sur ce père mort quand elle avait 5 ans. La Reine du silence fourmille de scènes rapportées ou qu'elle a un peu vécues. Un jour, Nimier a pointé un pistolet sur la tempe du petit Martin dans son berceau. Pour rire, évidemment. Beaucoup plus tard, devenue mère, Marie a retrouvé un mot paternel datant de l'été 1957: «Au fait, Nadine a eu une fille hier. J'ai été immédiatement la noyer dans la Seine pour ne plus en entendre parler.» Pour rire, encore.

Nimier n'était pas facile à vivre en famille ou en société. Il buvait sec. Ses blagues rempliraient un volume de l'Almanach Vermot, elles avaient souvent un goût saumâtre, macabre. Il ne s'amusait bien qu'entre hommes aventureux. Pointer au hasard son doigt sur la ville d'une carte de France, et s'y rendre illico en bagnole, sinon ce n'est pas du jeu. Ou aller chercher en livrée de chauffeur et voiture de maître l'ami Blondin retenu en cellule de dégrisement au commissariat. Une scène de comédie pour celui que le cinéma a beaucoup diverti. Dans le rôle du scénariste, Nimier a travaillé pour Antonioni (I Vinti), Malle (Ascenseur pour l'échafaud), Siodmak (L'Affaire Nina B.), Becker, Astruc. «Devant un film, on est seul. La nuit étouffe les visages. (...) Il y a une âme collective au théâtre, c'est celle qui permet le Mystère. Elle est inutile au cinéma, puisqu'il présente le déroulement du rêve.» Qui atteint cette altitude à 24 ans? A 31 ans, il affrontait des trous d'air: «Laissez-moi vivre en dehors de ce milieu, élevé dans le culte de Gallimard, des Lazareff, des Jaguar, de Martine Carol et du marxisme - toutes choses que je connais mieux qu'eux», confiait-il à Chardonne. Nimier n'est jamais sorti de ce milieu. Il filait rendez-vous à Jeanne Moreau dans son bureau chez Gallimard.Nimier, il faut le lire à 20 ans, comme Olivier Frébourg dans son Roger Nimier. Trafiquant d'insolence (La Petite Vermillon, La Table Ronde, 2007), et le relire vingt ou trente ans plus tard, pour le réévaluer face aux malentendus, aux diffamations posthumes, aux feux falots, aux cossards bleus. «Trop d'alcool, trop de sang, trop de XXe siècle dans le sang, trop de mépris», avouait Sanders dans Le Hussard bleu. Mais Nimier, c'était autre chose, quelqu'un d'autre. Trop de littérature dans le sang, trop d'amour du Grand Siècle, trop d'espoir dans un siècle si petit. Il faut lui rendre sa liberté.

Figaro

http://www.lefigaro.fr/livres/2012/09/21/03005-20120921ARTFIG00626-roger-nimier-le-hussard-de-nos-20-ans.php

 

20/09/2012

C’est aussi l’équinoxe de Jean-René Huguenin

Jean-René Huguenin

 

Les plages désertées de septembre me touchent avec ce petit air de fin de saison byronien  - « the season has closed with a dandy ball » - dont les dégâts collatéraux pourraient être, par mégarde, la nostalgie, ou pire la mélancolie. Je repense à cette photo de Gilles Ehrmann, représentant Jean-René Huguenin en 1961, sur une plage bretonne désertée du gras des congés. Révolte d’une mèche de cheveux prise au vent, lyrique, immédiatement contestée par le croisement ordonné de son écharpe rangée dans une veste épaisse ; lèvres plissées en un sourire mystérieux qui se prolonge dans un regard profond, sublime, lucide. Il est seul, mais le dandysme, c’est l’héroïsme individuel !

J’aime les plages désertées de septembre : celles de nos côtes redevenues sauvages, comme un clin d’œil à Jean-René Huguenin.

Demain c’est l’automne. L’automne, c’est déjà Rimbaud. C’est aussi l’équinoxe de JRH.

Louis-Marie Galand de Malabry

Nimier et Huguenin : archanges foudroyés

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Un dossier dans le Figaro Littéraire ! Nimier et Huguenin en cavaliers de l'apocalypse, une charge d'archanges, Hussard et Uhlan au galop...

 

19/09/2012

Etre au delà des hommes, être héroïque, joyeux, s’imposer des lois viriles.

 Jean-René Huguenin, Uhlan

Que nous reste-t-il de Jean-René Huguenin ? Après le Journal, « plus rien ne paraîtra de lui » disait Mauriac. Faut-il conclure sur ces mots définitifs ? Dix lustres déjà, les traces s’estompent. Doit-on laisser l’étendard s’affaler de nouveau comme une voile qui ne se gonflera plus de la colère des orages ? Faut-il, vaincu par l’inertie d’un siècle sans ondulation, laisser en corps-mort - ancrage inconsolable où plus aucun bateau ne viendrait s’arrimer - cette promesse d’héroïsme et de révolte, alignée, là, avec ces vieilles gloires épuisées, envasées : l’idéal, les valeurs, la jeunesse, l’amour, l’amitié.

N’y a-t-il donc finalement qu’un roman, quelques feuillets d’un journal et une petite centaine d’articles comme disait Pol Vandromme, dans son Journal de lecture ? Depuis le travail discret de Gaëlle Doutre, en 2002 (Espérances et inquiétudes : l'écriture frondeuse de Jean-René Huguenin) ; ou la trop brève brochure Jean-René Huguenin parue Au signe de la Licorne ; ou plus loin encore Le Feu à sa vie par Michka Assayas (1987), seuls quelques billets semblent s’agiter comme des feux follets, prêts à s’éteindre au prochain coup de vent.

L’Encyclopédie Universalis, sur la page Jean-René Huguenin, écrit cette terrible phrase « un jeune intellectuel des années 1950 qui n'a pas eu le temps de se renier. ». Voilà donc le choix : mourir ou se renier. Voilà pourquoi tant d’écrivains écrivent perinde ac cadaver , à la manière des cadavres. Croyant tromper l’axiome Universalis ils écrivent froid, pâle, d’une encre exangue, presque verdâtre. Mais nier la vie, c’est se renier trois fois. Ils le découvrent toujours trop tard.

Il ne faut pas croire les encyclopédistes en crinolines et leurs vérités universelles, il ne faut pas être un idolâtre, ni même aimer se prosterner indéfiniment devant les cierges parce qu’il se dégage de ces postures une idée de contemplation, de stagnation, de genoux caleux et de regards mouillés de vieilles dames violettes sentant l’eau de Cologne. Il ne s’agit pas d’élever un mausolée en point de fixation passéiste. Il s’agit de saisir l’étendard et poursuivre la charge ! Voilà ce qu’il reste de Jean-René Huguenin : l’idée que la vie vaut d’être vécue avec intensité, qu’il faut s’obéir, et que la mort est « notre dernière chance d’être digne ».

« Assez de concessions ! Guerre sans merci aux tièdes, aux esthètes du Nouveau Roman, aux prêtres de gauche, aux bourgeois [...], à tous les médiocres, les arrangeurs, les négociateurs de compromis entre la Science et l'Art, la matière et l'esprit, Karl Marx et Dieu, l'argent et l'âme » - Jean-René Huguenin

C’est une attitude, éloignée des modes, désinvolte, imprégnée d’un nouveau « romantisme vigoureux, plein d'une joie nietzschéenne ». Il a redonné cette impulsion joyeuse à la bande des enfants tristes. Cela tombait bien, ces grands frères instables - dont les subversifs coquetèles Molotov explosaient encore régulièrement sur les boulevards de la littérature - étaient prêts à céder le haut du pavé aux grimaces éthyliques saganiène (Bonjour tristesse 1954). Huguenin a ramené la balle dans le terrain de jeu alors qu’elle filait en touche, dans la mélancolie des bars de nuit.

« La tristesse, dont nos aînés se sont repus au point d’en assaisonner tous leurs sentiments, comme ces Anglo-Saxons qui arrosent indifféremment leurs salades, leur poisson et leur viande de la même détestable sauce rouge – Les enfants tristes, L’Amour triste, Bonjour tristesse, Le Bonheur triste… » - Jean-René Huguenin

C’est une posture établie entre l’ordre et la révolte. Un mouvement fougueux, léger, impérial, partisan d'un style rapide et incisif. Une allure tenant plus d’une charge de Uhlans, comme un clin d’œil aux figures tutélaires des Hussards, que du rouleau compresseur d’une avant-garde. Il faut maintenant apprendre à vivre sur ce point d’acmé. Une touche de mysticisme n’est jamais loin à ces altitudes où l’âme retrouve toute son importance.

 « [Un délire qui] seul permettrait une création absolument neuve, rebelle aux lois humaines, dont les airs trop connus me coulent de la bouche, me font lever le cœur » – Jean-René Huguenin.

C’est un héritage, une lignée, un arrière-pays qui nous est livré. Nous sommes des héréditaires, Huguenin transmet et nous laisse passer avec une tape discrète et amicale sur le tweed. Il s’est reconnu dans une race d'écrivains allant du cardinal de Retz à Bernanos et Valery, en passant par Stendhal et Barrès. On y croise également Green, ou Mauriac. Des coups de crocs à Montherlant, à Nimier, comme font les loups d’une même meute. Ici également, un ADN de solitaire partagé avec Drieu la Rochelle ; et là, son quatuor romantique : Lermontov, Pouchkine, Byron et Musset.

« Je voyais reparaître toute une lignée d’hommes virils, batailleurs, mais généreux, courtois jusqu’au sacrifice » - Jean-René Huguenin.

« Mais s'il y a quelque chose à faire aujourd'hui, c'est à partir de Rimbaud, Valéry et Bernanos — les trois fous. Le fou des Sens, le fou de la Raison et le fou du Cœur » – Jean-René Huguenin

 « Un Stendahlo-Barrésien qui s’ignore : Jean-René Huguenin.» - André Dulière

« Huguenin apparaît d’ailleurs assez comme une sorte de néo-Montherlant. Sans doute parce que sa pensée naît, comme celle de Montherlant, au confluent du christianisme et du nietzschéisme » - Michel Géoris

Chacun de ces sabreurs a fait avancer la charge. Figures tutélaires de notre Civilisation bannie de ses terres, aujourd’hui nomade, et que l’on croise en cartouchière sur notre âme. Huguenin a pris place à leurs côtés portant ses quatre lances d’ascèse et d’absolu.

 

-       Etre un romantique joyeux

-       Avoir une morale dure

-       Réhabiliter l’âme

-       Etre impatient

 

 

Par Louis-Marie Galand de Malabry, le 22 septembre 2012.

Les âmes fortes

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15/09/2012

Olé !

jean-rené huguenin

Les gazettes rapportent, que Jean-René Huguenin portait la coquetterie de n’avoir que peu d’humour à sa boutonnière, mais accrochait des camélias aux corsages des jeunes femmes imprudentes. Pour compléter son allure, il s’habillait crânement d’un chapeau melon pour le plaisir de se découvrir avant un combat de boxe aux poings nus et gardait ses écharpes blanches pour des passes de torero contre la furie des vagues. Il abordait les femmes prudentes en citant Léopardi et les invitait à s’émouvoir de la beauté mécanique des trains et du romantisme de l’aéropostale.

Louis-Marie Galand de Malabry, 15 septembre 2012

http://www.terra-ignota.fr

12/09/2012

Jean-René Huguenin : Vivre avec grandeur, honneur et beauté

Jean-René Huguenin n’est déjà plus l’enfant de l’exode estival des congés payés, bien que né à Paris le 1er mars 1936. Il est des grandes vacances de juin 1940, ce flux énorme de dix millions de belges, hollandais, luxembourgeois et français souhaitant jeter leurs baluchons sur les plages alanguies de la Riviera.  « L’exode au début me plut. J’avais quatre ans, c’était mon premier pique-nique ». La grossièreté de cette guerre faite par des « écoliers punis » lui laisse quelques blessures mal soignées : l’humiliation, la souffrance … et cette fichue sirène, tous les premiers jeudis du mois, comme un rappel du vaccin de la peur !

 « Nous risquions de mourir, bêtement, non pour nous défendre ou sauver notre honneur, mais simplement parce que nous nous trouvions là, sur le chemin qui allait du couteau à la plaie »

 Cinq ans plus loin, au moment du reflux, quand résonnent les derniers claquements de balles, Jean-René observe avec dédain « qu’il n’y avait pas assez de lèvres pour les chansons ni de balcons pour les drapeaux. Le même peuple fêtait sa victoire. Après la terreur collective je découvrais le mensonge collectif ». Sa génération est née de ce désordre qui l’amènera à toutes les névroses d’après guerre : la liberté sexuelle, l’alcool, les produits stupéfiants, l’existentialisme et tous les abandons, les derniers pans d’une civilisation en ruines qui s’effondrent sous son propre poids d’inutilité.

 ethique,homme,jean-rené huguenin,esthétique,jeunesseAprès cette longue promenade, plus rien ne vint agacer la quiétude de la riche famille bourgeoise installée à proximité de l’église d’Auteuil. Les étés - abandonnant les vieilles souches ardennaises et champenoise (René, le père, est né à Reims) - elle migre plein Ouest, face à Ouessant. Là, Jean-René, bercé par les récitals de sa mère, ancienne chanteuse de l’Opéra comique, goûte aux délices de la douce protection de sa grande sœur, Jacqueline. Le temps aussi de se confronter au déferlement de l’océan sur la Pointe Saint-Mathieu, jeu qu’il poursuivra plus tard, adolescent, avec Jean-Edern Hallier lors de « tauromachies océaniques ». Son père, René Huguenin, les rejoint plus tard, dans les derniers jours déjà raccourcis des vacances bretonnes. Les jours longs de juin et juillet étant dédiés au travail. Il avait rapporté de la première guerre mondiale, en plus d’une croix de guerre avec deux citations, une vocation pour l'anatomie pathologique qui l’amena à prendre la direction de l'Institut Gustave-Roussy (de 1947 à 1955). C’est un homme cultivé, avec l’aimable vice d’aimer les lettres. Il avait le goût des écharpes blanches, qu’il portait comme un dandy portait ses gilets écarlates.

 Jean-René suit une partie de sa scolarité, celle qui marque parce que celle de l’adolescence, au lycée Claude-Bernard à Paris où Julien Gracq est un de ses  professeurs d’histoire géographie à compter de la troisième. Ce professeur Jekyll and écrivain Hyde n’en gardera qu’un souvenir ému, vague et nostalgique au regard de sa propre jeunesse effacée. JRH est déjà ami avec Renaud Matignon quand il rencontre Jean-Edern Hallier pour la première fois à treize ans. Ce sera le terrible frère janusien, la part d’épine qu’on trouve dans tout, capable des pires complots comme des plus belles générosités. En salle de cours, Jean-René n’est pas particulièrement bon élève ; mais c’est un adolescent doué, une âme sensible qui règne sur la cours de récréation comme un maréchal sur un champ de bataille : avec hauteur et recul. « Il avait quelque chose en lui qui rappelait obstinément le plein vent : ce mouvement de tête fougueux du cheval sans bride, cette voix un peu coupante qui défendait assez agressivement son quant à soi. Il paraissait plutôt de la race qui brûle ses cahiers et ne s’inscrit pas aux associations d’anciens élèves. » [Julien Gracq]. Certains le déclarent grand voyou, avec ce ton que prennent parfois les mères lorsqu’elles parlent de leur progéniture ou les amantes lorsqu’elles reprennent leur souffle après un baiser fougueux.  Il a ce profil de rapace des condottières et des manières de bonne famille ; une posture qui agace. Le voilà promenant légèrement une aisance physique, une physionomie : grande bouche d’archange carnassier, front haut balayé d’une mèche blonde, long cou et regard vif. Jean-René est d’une beauté surnaturelle, scandaleuse, « de ces beautés indécentes à porter pour un homme » [Jean-Edern Hallier].

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A 19 ans, à la mort de son père, il débute la rédaction de son journal où il dénonce la stérilité et la médiocrité de son époque ; il le tiendra jusqu’au 20 septembre 1962 avec l’exigence de sa jeunesse et application, car il se plaisait à en imaginer une publication future. Il abandonne des études de médecine - un choix fait à l’âge où l’on veut être pompier, vétérinaire ou faire comme papa - pour préparer simultanément, loin des circuits qui mènent traditionnellement à la littérature académique, une licence de philosophie et le diplôme de l'institut d'études politiques (obtenu en 1957). Doit-on parler de la préparation à l’ENA ? Probablement pas, car dès 1956 il s’engage véritablement comme cavalier léger dans la littérature. Il peint des portraits, rédige des articles pour la revue La Table ronde et signe une longue collaboration avec le journal Arts. Il a vingt ans.

 Quatre ans plus tard Jean-René Huguenin publie La Côte Sauvage. Le roman reçoit un formidable succès, quelques écrivains battent le rappel pour ce jeune homme, ils s’appellent Aragon, Gracq, Jouhandeau ou Mauriac. Le titre du roman est glissé fébrilement dans les rouages de la grande loterie du prix Goncourt sans que le destin et l’idéologie dominante ne s’y arrête. Rares sont les écrivains qui atteignent la postérité sur la foi d’une seule œuvre - Fournier, Salinger, Radiguet. Immédiatement on fit l’arbre généalogique de La Côte sauvage pour rattacher le livre à une certaine tradition du roman désengagé dans lequel vibre l'extrême de la jeunesse : donc roman de droite. Dans un style grinçant qu’il veut insolent, Patrick Besson mord inutilement comme un chien de ferme attrape le cycliste qui passe : « La Côte sauvage est l’habituel premier roman sur les vacances, les parents, les sorties, les amours » ; pour n’en être jamais sorti on pourrait le croire sur parole. Plus adroitement Michel Georis écrivait, trente deux ans plus tôt, en 1967 : « Telle quelle, malgré sa brièveté, ses gaucheries, ses imperfections, ses scories et peut-être même à cause de cela, l’œuvre de Jean-René Huguenin me paraît à la fois considérable et estimable. ». Car il y a aussi ces pics de tension graves écrits avec des grands mots purs qui ordonnent une pensée plus vaste dont on aperçoit les points d’appuis (la morale, l’amour, la mort, le stoïcisme ou le romantisme) et qui laissent augurer de ce qu'aurait pu être l’œuvre d'Huguenin si le chrono ne s’était pas arrêté : une éthique. Michel Georis disait encore : « Jean-René Huguenin me semble avoir posé sa candidature à l’emploi de maître à penser d’une certaine jeunesse que l’on peut appeler une autre jeunesse ». Huguenin se vend sous le manteau pour cent mille ans car ses valeurs sont éternelles. Un Besson se lit dans les halls de gare, par des banlieusardes, c’est sa punition.

 « Mon roman sera avant tout le roman de l'amour de la vie. L'amour de la vie au milieu des pires désordres, des pires désastres, et même face à la mort. » - Jean-René Huguenin

 «Anne, ai-je passé tant de nuits à te rêver, placé tant d'espoir à percer ton secret indéchiffrable, et poussé jusqu'à cette nuit tant de soupirs, subi tant de peines, pour découvrir que mon étrange amour n'était qu'une façon d'approcher la mort ?» - Jean-René Huguenin La Côte sauvage

 Sa vie littéraire, Jean-René Huguenin la débute réellement à ce moment. La certitude de sa signature apparait plus fréquemment dans les journaux et périodiques. Le Uhlan passe au galop de charge : Le Figaro littéraire, fidèlement à Arts, Les Nouvelles littéraires, Les Lettres françaises, Réalités. L’homme s’épaissit, la plume ne se prend plus les pieds dans les raccourcis, l’éthique s’affirme. Il entreprend la préparation d'un second roman tout en lançant de nouveaux projets offensifs.

 Au printemps de l'année 1960, Nietzsche, le philosophe décrié, s'inscrit au fronton de la nouvelle revue publiée par les éditions du Seuil, «Tel quel», qui revendique une double filiation en se faisant accompagner de l'auteur de Monsieur Teste : Paul Valéry. Ces références prestigieuses claquent comme un étendard et manifestent le projet : s’opposer aux Temps modernes, développer une littérature, les arts et subvertir la dictature intellectuelle.  Elle se réclame au départ d’une forme de romantisme et prône un "retour à la littérature". C’est un combat contre le style scientifique d’idéologues à prétentions savantes, d’universitaires aigris et de vieux beaux.

 «Je veux le monde et le veux tel quel ..» - Nietzsche

 «Vouloir le monde, et le vouloir à chaque instant, suppose une volonté de s'ajouter à la réalité en la ressaisissant et, plus qu 'en la contestant, en la représentant. Alors l'œuvre pourra vraiment devenir, selon les mots de Valéry, «un édifice enchanté?"

 Le premier numéro paraît le 26 mars 1960. L’évènement est salué par un cocktail donné à Port-Royal par le triumvirat fondateur, premier comité de rédaction : Jean-René Huguenin, Jean-Edern Hallier et Renaud Matignon, auquel est venu rapidement s’agripper Philippe Joyaux, dit Sollers, la petite bernique qui fera couler le bateau. Dans son projet d’origine la revue est dédiée à la littérature, à l'écriture, à la linguistique ou encore à la poésie, et a vocation à mettre en avant des auteurs méconnus ou controversés. Le premier numéro présente des textes de Francis Ponge, de Philippe Sollers, de Jean-Edern Hallier, mais aussi une traduction de Virginia Woolf, des notes de lecture et une enquête : "Pensez-vous avoir un don d'écrivain ? ». Quelques mois plus tard, Huguenin quitte « Tel Quel » : « il n’avait pas le cœur assez sec pour suivre Sollers » dans ses délires politiques ou scientifiques Il était trop attaché aux mots et à leurs sens pour venir à leur préférer, au bout du compte, des systèmes et des idées peu aptes à satisfaire à ses exigences passionnées, trop respectueux de la littérature, aussi, qu’il plaçait au-dessus de tout. Cette expérience l’affirme : comme intellectuel il choisit le prophétisme contre l’expertise.

 Il rejoint, en novembre 1961, le Service cinématographique de l’armée de l’air pour y effectuer son service militaire. C’est lors d’une permission, le 22 septembre 1962, dans une déchirante fin d’après-midi d’automne, se rendant à Rambouillet, pour y retrouver son ombrageux ami Jean-Edern Hallier, que Jean-René Huguenin se tua dans un excès de vitesse à force de dire qu’ « il faut toujours aller trop vite ». Foudroyé dans la ferraille tordue de son automobile de légende, une Mercedes 300 SL Papillon de 1955 qu’il appelait « Clara ». « Mort a vingt-six ans, à 160 à heure », titraient les journaux. « Il était une comète, fulgurante dans le paysage littéraire » reprennent les chœurs. C’était l’époque où les romanciers aimaient bien faire la course à la mort dans des automobiles de luxe. En filigrane, le visage de Marianne, la fiancée dont il venait annoncer la prochaine venue, disparut dans les fumées de la carcasse grise. Des débris de son automobile, on sauva les feuillets de son journal dont les dernières pages datent du 20 septembre : « Ne plus hésiter, ne plus reculer devant rien. Aller jusqu’au bout de toute chose, quelle qu’elle soit, de toutes mes forces. N’écouter que son impérialisme ». Ultime message d’un romantique égaré dans son siècle.

 Son « Journal » paraît en 1964. Un dernier éclat, un fragment primitif, originel encore dans sa gangue de fierté verte. On y retrouve la pulsion de la jeunesse et les lignes abondent en appels répétés à la force et à la volonté, en promesses faites à soi-même de renoncer à toute faiblesse pour tromper son âme et forger son destin. Il y a aussi la joie et la foi. Huguenin était un fragmentariste, chaque phrase coupe comme une lame de Uhlan tailladant la folie et le néant, pourfendant la modernité et notre société afin d’arriver au plus vite à l’étendard : là, il s’en saisit, le brandit et décrète « Fonder une aristocratie spirituelle, une société secrète des âmes fortes ». Partout c’est une œuvre qui brûle du feu de la pureté imaginée comme ascèse pour des hommes surnaturels,supérieurs parce qu’ils s’imposent la brutalité d’une vie exigeante. Un livre qu’on ne veut pas voir traîner dans toutes les mains, un livre d’égoïste, un livre d’aristocrate.

 

Par Louis-Marie Galand de Malabry, 12 septembre 2012.

 Les âmes fortes

01/09/2012

Clara : la Mercedes 300 SL d'Huguenin

Mercedes Benz Roadster 300 SL

Doté d'un six cylindres 3.0 développant 215 ch, ce roadster flirtait avec les 240 km/h - même si ses freins laissaient à désirer et sa direction flottait un peu -, ce qui suffit à lui acquérir une aura d'exception. Sa ligne à couper le souffle ne fut pas non plus un des moindres attraits de ce véhicule qui resta un rêve pour beaucoup de jeunes stars eu égard à sa production très limitée et à son prix vraiment prohibitif.

La lignée des 300 SL - pour Super Leicht ou Super Légère, ce qu'elles n'étaient pas, à l'exception des très rares versions tout alu, puisque le coupé pesait 1,3 t ! - commence au début des années 50, en 1952 précisément, où des berlinettes Mercedes à l'époustouflant Cx de 0,25 brillent sur tous les circuits et courses sur routes ouvertes. Ces voitures de compétition trouvent une déclinaison pour les particuliers à partir de 1954, date à laquelle un coupé « Gullwing » - littéralement « aile de mouette » - doté de portes papillon est commercialisé. Ces portes qui firent la renommée de la 300 SL ne constituaient pas une lubie de designer, mais étaient imposées par la structure tubulaire du châssis de cette Mercedes qui élevait considérablement le seuil des portes. Accéder à l'habitacle nécessitait donc une certaine souplesse... Autre désagrément de ce véhicule si séduisant : son habitacle se réchauffait très vite jusqu'à devenir une fournaise. Un désavantage vite gommé par le plaisir que l'on prenait au volant de cette six-cylindres qui affichait 215 ch à 5 800 tr/mn grâce à l'injection directe dont elle fut la première voiture de série à être pourvue. a condition de savoir les maîtriser à haute vitesse... Seul bémol : les freins de la belle Allemande peinaient à ralentir un coupé qui pouvait frôler les 245 km/h. Il n'est cependant que de revoir le film « Ascenseur pour l'échafaud » de Louis Malle, sorti en 1958, - où un Coupé 300 SL joue un rôle important - pour constater à quel point cette voiture électrisait les foules à la fin des années 50. En trois ans, Mercedes en produisit environ 1 400 exemplaires.

Sous la pression de Maximilian E. Hoffman, le très influent importateur officiel de Mercedes-Benz aux Etats-Unis, la marque à l'étoile va produire à partir de 1957 une version roadster - ou W198 - de son coupé 300 SL. Plus lourd de 110 kilos que le coupé - renforts structurels obligent -, ce roadster fera les délices des conducteurs de Californie et de Floride où il sera massivement exporté. Ce roadster doté du même six-cylindres que le coupé reprenait également des détails stylistiques de son prédécesseur, notamment ses si caractéristiques ouïes latérales quadrillées. Pour doter ce roadster d'un coffre digne de ce nom et par la même occasion permettre de ranger sa capote en toile, presqu'un tiers des 100 litres du réservoir du coupé disparurent. Un gracieux hard-top fit son apparition un an après le lancement de cette décapotable de rêve.Mercedes en commercialisa 1 858 exemplaires de cette 300 SL découvrable entre 1957 et 1963. Les célébrités du monde entier qui roulèrent à son volant - comme Romy Schneider ou Elvis Presley - firent beaucoup pour sa renommée. Malheureusement, ce roadster souffrait du même travers que le coupé : des freins insuffisamment efficaces et une direction floue qui nécessitait des talents de pilote à grande vitesse. Les accidents ne furent donc pas rares - notamment celui qui coûta la vie au jeune et talentueux écrivain français Jean-René Huguenin, le 22 septembre 1962 -, même après que Mercedes ait installé des freins à disques sur sa 300 SL en 1961. Avec la 300 SL, l'étoile de Mercedes-Benz était définitivement ancrée au firmament de l'histoire automobile.

 Jean-Marie SARDA