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03/10/1962

Les enfant tristes par André Parinaud

Les enfants tristes

 

Roger Nimier s’est arrêté de vivre en pleine vitesse, foudroyé comme dans ses rêves romanesques.  Lui, dont la superbe était notre drapeau et l’ironie notre défense. Et voilà qu’il faudra désormais se suffire d’un souvenir et n’oublier ni l’éclat de son rire, ni le style de ses livres.

Nous l’avions connu hussard bleu, éclatant de jeunesse, mais déjà enfant triste d’une génération lucide et lourde de désespérance. Il avait choisi de vivre avec cœur dans un monde trop froid, comme un mousquetaire, portant en sautoir ses enthousiasmes, sa foi, son amour de la patrie et des lettres, ses amitiés, ses partis pris et ses aversions. Mais s’il était assez sage. Pour rêver à la fois sur l’amour et sur le néant, assez jeune pour se griser de vitesse, assez doué pour renoncer aux petits jeux de la littérature, assez assuré pour s’attaquer aux plus grands ; il portait en lui l’aiguillon d’une inquiétude profonde qui ne lui permettait de s’arrêter nulle part, connue comme s’il était appelé par on ne sait quelle sombre étoile. Sa vie fut aussi brève que l’histoire d’un amour. Elle fut aussi pleine, aussi tendue, aussi passionnée ; l’amitié la plus forte et la plus pudique y occupe une part très noble. Rien n’en affectait jamais la qualité et la virilité de sentiment, ni sa fantaisie, ni sa hâte, ni ses éloignements. Il avait la fidélité romantique et nous l’aimions comme l’image vivante de nos rêves de jeunesse qui n’abdiquaient pas.

Boris Vian, Stephen Hecquet, le cadet Jean-René Huguenin, et le prince Roger, la liste est déjà longue pour cette génération, encore si aventurée dans son propre destin, de ses morts irremplaçables – par la noblesse, la gratuité, le panache, le style et les dons. Aucun n’aurait aimé que nous le pleurions, mais tous nous lèguent une infinie tristesse.

Certains penseront peut-être que c’est seulement un peu de littérature qui, comme une pincée de sable, s’envole dans le vent et ils tourneront d’autres pages de tant de livres. Pour nous, ses amis qui l’aimions, c’est un peu du sang de notre vie qui s’est perdu sur un bout du chemin que nous souhaitions si longtemps faire ensemble.

ARTS

03 OCTOBRE 1962

Les enfants tristes par André Parinaud (journaliste, chroniqueur et écrivain français)

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