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30/04/2011

Les désanchantés par Francis Richard

Roger Nimier, Désanchantés, Cresciucci

Alain Cresciucci, nous dit la 4ème de couverture du livre Les désenchantés (édité par Fayard), est professeur de littérature du XXe siècle à l'université de Rouen : 

 "Spécialiste de Céline et des auteurs peu reconnus par l'institution universitaire, il a consacré une biographie à Antoine Blondin (Gallimard 2004)."

 Qui sont les désenchantés dont il s'occupe cette-fois-ci ? Roger Nimier, Jacques Laurent, Michel Déon, et...toujours Antoine Blondin, c'est-à-dire effectivement des écrivains que les universitaires français reconnaissent du bout des lèvres en public, et encore pour mieux les ostraciser, les qualifier de ... fascistes ou, plus modérément parfois, d'écrivains de droite.

 Ces quatre écrivains, pourtant bien différents les uns des autres, ont été mis un jour dans le même sac par Bernard Franck dans un article de décembre 1952 des Temps Modernes. Il les y qualifiait de Hussards, avec la ferme intention de leur coller une étiquette infamante, alors que, bien involontairement, il ne faisait que leur rendre hommage et leur donner une existence improbable.

 L'auteur s'occupe d'une période de l'histoire littéraire somme toute assez courte, puisqu'elle commence en 1945 et s'achève en 1962. Cette période est elle-même subdivisée en trois :

 - le lendemain de la Libération qui se caractérise par la mise à l'index par le Comité national des écrivains d'un certain nombre de confrères leur faisant de l'ombre et ayant eu le grand tort de ne pas faire partie de la résistance intellectuelle

 - les années 1946-1956 pendant lesquelles le quatuor de désenchantés va briller de mille feux après des débuts difficiles

 - les cinq dernières années pendant lesquelles leur étoile ne va cesser de décliner faute de commettre des écrits majeurs

 C'est l'occasion pour Alain Cresciucci de situer dans leur contexte ces Hussards, auxquels il préfère d'ailleurs le terme de Désenchantés, d'où le titre du livre :  "Qu'est-ce qu'un "désenchanté" ? Antoine Blondin en donne une définition dans sa préface à Gatsby le magnifique : c'est "une âme bien née", qui, le jour de ses trente ans, "à l'instant de persévérer dans la conquête de plaisirs dont elle a déjà reconnu la vanité", s'avoue que "tout est fini"."  Le désenchantement est en effet, citations à l'appui, un des traits qui dessinent ces quatre écrivains dissemblables. Mais il en est d'autres qu'ils ont en commun, ce qui autorise l'histoire littéraire à leur faire un même sort.

Ils se reconnaissent ainsi une même filiation avec des écrivains comme Paul Morand ou André Fraigneau, dont ils ont préfacé tous les quatre L'amour vagabond, et ils éprouvent un même attachement pour Alexandre Dumas, et ses trois mousquetaires qui, comme chacun sait, étaient quatre, tout comme eux.  Ils ferraillent ainsi "contre l'asservissement de la littérature à la politique au nom de la liberté et de l'élégance, au nom du plaisir d'écrire et de lire" et prônent la désinvolture qu'ils opposent à l'engagement d'un Sartre ou d'un Camus.  Ils partagent ainsi une même filiation avec Stendhal, le premier désenchanté moderne :  "Stendhal incarne d'abord un écrivain qui rend tout son pouvoir à l'imaginaire; dans une époque où la littérature est aliénée, Stendhal incarne le romanesque jusque dans ses transpositions autobiographiques."

 "Les Hussards retiennent d'une part la morale du bonheur, qui traverse son oeuvre et l'égotisme qui fait du moi la mesure de toute chose et réclame la distance vis-à-vis du monde."  Les Hussards sont tous quatre de fieffés individualistes, qui se font du "monde de leurs idées et de leurs affections" une représentation bien différente du "monde tel qu'il est", et que rassemble un goût partagé pour le dandysme, le style classique, par anti-modernisme, et l'ironie, qui, elle, est "porteuse d'une forme moderne".  Ils sont écrivains de droite en ce sens, que donnait Stephen Hecquet, qu'écrivains d'humeur et de nature ils écrivent pour leur "plaisir et pas du tout pour réformer le genre humain ou pour réformer la planète".  Ils "parlent beaucoup du temps, de l'épreuve immédiate du temps" :

 "On est étonné de l'importance accordée au climat d'une époque, aux effets de l'âge, à l'importance des générations."

 Au temps de mes vingt ans j'ai lu, parus à quelques mois d'intervalle, Les poneys sauvages de Michel Déon, Interallié 1970, Les bêtises de Jacques Laurent, Goncourt 1971, et Monsieur Jadis d'Antoine Blondin. Les deux premiers ont commencé alors une oeuvre littéraire qui les a conduits à l'Académie française, le dernier a jeté avec ce dernier livre un dernier feu éclatant - il est mort en triomphe.

 Ces livres sont devenus des livres cultes pour ceux de ma génération, en rupture avec leur époque et épris de liberté d'esprit. J'ai été alors incité à lire les suivants de Déon et de Laurent, à découvrir leurs livres précédents et ceux de Blondin, et, de fil en aiguille, à découvrir Roger Nimier (disparu dans un accident de voiture en 1962) et son Hussard bleu.

 Fabrice Lucchini, qui est du même millésime que moi, 1951, disait dans L'Express du 8 mai 2010 :  "Je ne suis pas de gauche parce que je pense que l'homme n'est pas ce que les gens de gauche pensent qu'il est. Je n'aime pas, dans la gauche, l'angélisme, l'enthousiasme. Je ne suis pas de droite parce qu'elle a oublié qu'il y a eu une droite qui n'était pas affairiste, parce qu'elle a oublié les hussards : Antoine Blondin, Roger Nimier, Jacques Laurent..."

 Il oublie Déon, qui, il est vrai, a toujours fait un peu cavalier seul et qui est en quelque sorte le d'Artagnan de ces mousquetaires...

 En tout cas c'est le grand mérite d'Alain Cresciucci de les avoir sortis de l'oubli où on essaie de les maintenir, en restituant toute l'époque où ils ont fait leur apparition. La conception de la littérature était encore un champ de batailles. Les écrivains engagés, les expérimentateurs du nouveau roman et les hussards désenchantés, s'y faisaient une jolie guerre, par revues littéraires interposées...

 

Francis Richard 

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