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08/11/2010

Huguenin : une grâce inquiète et solitaire, par Alexandre Le Dinh

 Excès de vitesse Huguenin.jpg

Pour vous connaître, j’aurais été prêt à tout, même à être déçu. Vous étiez de ceux qui aviez vingt ans autrement, qui préfériez « l’orgueil de demain au plaisir d’aujourd’hui », qui « n’écoutiez que votre impérialisme. » Vous réclamiez une autre jeunesse.

  Des écrivains partis trop tôt, vous fûtes le plus oublié. Nimier une semaine plus tard allait concentrer les pleins pouvoirs des disparitions précoces et tragiques. Le sort ne vous a-t-il pas épargné comme vous n’épargniez pas les autres ? Et d’abord vous-même ? Toujours est-il que cette permission accordée par l’armée vous délivra le passeport pour la mort. C’était le 22 Septembre 1962. Un maudit camion noir (Note de Louis-Marie : il n’y a jamais eu de Camion Noir, il s’agit de la personnification de la mort, image utilisée par Jean-Edern Hallier dans son livre "Je Rends Heureux") près de Rambouillet vous enlevait à la vie et à votre destinée littéraire. Quel gâchis. Quelle pitié. Et quelle fatalité aussi. On n’eût pas bien le temps de savoir pourquoi vous étiez venu. De vous il nous reste un unique roman : cette Côte sauvage qui aurait mérité d’être votre dernière demeure. Comme elle avait été la première.

  L’aventure qu’il nous a racontée, l’avait-il vécue ou non ? Il l’avait, à coup sûr, analysée de près. Il est fréquent qu’un jeune romancier soit intimement lié à son sujet et qu’on le devine bousculé par sa propre ivresse, déporté loin de toute mesure. Jean-René Huguenin échappa à ces travers. Il a su retranscrire le drame intérieur de son cœur, la sourde tragédie d’une âme aussi fracassée que cette côte sauvage comme l’aurait fait un écrivain confirmé. N’en déplaise à Jean-Edern Hallier, ce compagnon maléfique, votre Côte Sauvage seule vous garantissait la postérité.

 
  D’ailleurs vous aviez un air de génie méconnu. Une sorte de grâce inquiète et solitaire sur un visage d’une indéfinissable dureté. Un « profil de rapace » disaient certains de vos amis. Le sortilège inouï de l’amertume, la force énigmatique de votre Côte Sauvage se lisaient très bien sur cette figure qui semblait ne jamais devoir se dépourvoir ni de gravité, ni de tragique. Chez vous tout n’était que détermination, passion, exacerbation. « J’aimerais dire qu’il faut être dur avec les gens, dur et fermé. Inflexible » écriviez-vous dans votre Journal. Une inflexibilité garante des conditions d’un nouvel héroïsme. Qui permettrait de « fonder une société secrète des âmes fortes. » Noblesse des sentiments, nouveau romantisme, révolte chevaleresque contre la veulerie rampante. Une vie qui caracolerait vers l’exigence, cavalant avec ses sacrifices. Surtout ne pas subir, ne pas désespérer, jamais. Mais se sentir capable de tout. Toujours. Vous décidâtes de n’obéir qu’à des principes martiaux : volonté, discipline, force, honneur. Vous saviez quelle satisfaction il y a à se contraindre. Vous connaissiez le goût de l’effort. « Le secret des forts est de se contraindre sans répit » a écrit Barrès. Ainsi vous régnâtes sur vous-mêmes ; vous en aviez l’impérieux désir et vous en aviez les prédispositions. Droiture, conviction, vitalité étaient vos commandements privilégiés. Jamais vous ne cessâtes d’être en lutte, une lutte silencieuse et farouche, pleine de fougue et d’impétuosité. Vous dénonçâtes la torve sécheresse de votre époque, sa rutilante médiocrité, son entreprise moderniste, c’est-à-dire sa propension à l’insouciance, sa faculté d’oubli et son inaptitude à toute grandeur. Vous n’étiez pas de ceux pour qui les morts sont morts, vous ne « reniez pas ceux qui étaient venus avant vous » comme l’a si justement écrit Mauriac. « Ce monde d’impuissants (…) dont les membres ne peuvent supporter leur isolement ou leur solitude » vous l’abhorriez. Vous ne connaissiez pas « de vie qui ne soit une vie de combat. » Vous proclamiez le refus comme une vertu inaltérable, l’insurrection de votre orgueil décuplait votre soif inoxydable d’absolu. Vous étiez en totale rupture avec l’inessentiel.

  Difficile, alors, de « se triompher » sans se soumettre à la doctrine d’une vie ascétique. Votre œuvre littéraire, vous ne songiez pas un instant à la séparer de votre vie. Solitaire sans être seul, vous ne vous adonniez ni aux feintes, ni aux simulacres. Vous avez su n’être tributaire de personne. Vous ne fûtes pas partisan des mascarades. Vous ne fûtes pas complice des gesticulations sournoises d’un Philippe Sollers ou d’un Jean-Edern Hallier. « Ces gens-là sentaient trop le boin, l’alcool et l’éthylène. » Vous saviez où la Littérature rangeait ses maîtres : à droite. Vos enchantements droitiers avaient pour noms : Mauriac, Bernanos, Valéry, Nietzsche…Il ne vous aura manqué que du temps pour les rejoindre. Le talent, lui, vous le possédiez déjà. Lui laisser la chance de mûrir et la Littérature ne s’en serait pas relevée.

  Aucune lecture n’eût sur moi un tel impact que votre Journal. Je devenais en le lisant ce que j’étais depuis toujours. Ce fut moins une révélation qu’une anarchique et définitive (ré)appropriation de moi-même. Une salve de bonds euphoriques se répercutant contre les parois de mon âme. Sans doute avoir 20 ans en vous lisant pour la première fois fit beaucoup pour cette ébullition. Mes intuitions et mes tâtonnements se fortifièrent et muèrent même en certitudes à la lecture de votre Journal. Ce Journal vérifiait mes doutes et authentifiait mes aspirations. J’entrelaçais un peu de mes observations à vos affirmations. J’accouplais vos tyranniques déclarations à mes raboteuses réflexions. Vos phrases furent d’abord des secousses, puis des évidences, et enfin des paroles sacrées. Pour devenir motif de plaisanterie et source de tendre moquerie. J’en étais si imprégné et si sûr qu’elles nourrissaient mes vérités que je pouvais les manipuler et les tordre avec un plaisir enfantin sans qu’elles ne perdissent ni leur force de pénétration ni leur infusion vénéneuse. Je les martyrisais comme on martyrise ce qu’on a fini par connaître totalement. Sorte de hochet qu’on peut lâcher et reprendre bien plus tard sans avoir à l’apprivoiser de nouveau et qui nous comble toujours davantage.

   En vous lisant s’est opéré quelque chose dans la stricte intimité de mon âme. J’en suis resté un bénéficiaire ébloui, exalté et fraternel. Vous lire, c’était m’exercer, m’exacerber, me réunir. Vous incarniez une certaine idée de la littérature, celle du cri intact, pur comme un cristal, à retrouver près d’un Fromentin (Dominique) ou d’un Paul Gadenne. Si vous n’étiez pas mort en 1962, vous auriez été le prince de la jeunesse. Une autre jeunesse, définitivement.

 Alexandre Le Dinh

http://www.denecessitevertu.fr/

Commentaires

Bonjour,

j'aimerais savoir à partir de quelles sources vous basez-vous pour affirmer que le "camion noir" évoqué par Jean-Edern Hallier dans son Je rends Heureux n'est qu'une métaphore de la mort. En effet, rien ne laisse présager cela dans le passage en question. Jean-René Huguenin serait donc mort dans un excès de vitesse? Si vous avez davantage d'informations à ce sujet, je vous en serais reconnaissant.
Cordialement,
Nicolas

Écrit par : Nicolas | 11/09/2012

La métaphore du "camion noir" est effectivement répétée à plusieurs reprises dans le "Je rends heureux" de Jean-Edern Hallier.

Écrit par : Christophe | 12/09/2012

Bonjour,
Pour info, la version de Jean Thibaudeau (ex Tel Quel) est bien différente. Dans "Mes années Tel Quel" paru chez Ecriture, 1994, il écrit page 73 : "Je ne sais si Huguenin était à Briec, cette nuit-là.
Il fut dans tous les cas ces jours-là des nôtres, avec son amie, sa soeur, ses neveux : ses quatre passagers, blessés dans l'accident qui lui coûtera la vie, le samedi après-midi, 22 septembre, alors qu'au volant de son cabriolet blanc Mercedes roulant à vive allure en direction d'Ablis, il se déportait sur sa gauche, prenant en écharpe une 404. Pour cette 404 : son conducteur, un grainetier, de trente-deux ans, est tué, ses trois passagers - sa femme, sa mère et son frère - sont grièvement blessés."
Jim

Écrit par : jim | 12/02/2013

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