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11/07/2009

Droite littéraire, où sont passés tes provocateurs ? Par P. Assouline

                                                          6857512.1247327579.jpgConnaissez-vous l'histoire de ce type qui écrivit un roman de science-fiction, rangea le manuscrit dans un tiroir de son bureau, l'y oublia et, lorsqu'il l'y reprit trente après, constata qu'il s'était métamorphosé en roman historique ? Elle m'est revenue en mémoire en parcourant, avec un plaisir sans mélange, Arts. La culture de la provocation 1952-1966 (383 pages, 25 euros, Tallandier). Parcourir car cette anthologie d'articles, réunis et présentés par Henri Blondet, est faite pour être lue par sauts et gambades. On en retire une curieuse impression d'ensemble : ce qui relevait de la provocation il y a un petit demi-siècle fleure bon désormais le consensus.

 

   J'étais trop petit pour lire Arts en son temps ; mais grâce aux collections de la Bibliothèque Nationale, je me suis rattrapé depuis. Suffisamment pour en éprouver une vive nostalgie. Imaginez un peu un hebdomadaire grand format libre d'esprit et d'attaches, rédigé par des écrivains brillants, consacré à la littérature, au débat d'idées et à la culture dans toutes ses manifestations jusqu'aux plus inattendues, sans aucun souci de la longueur des articles ni de la susceptibilité ou de la puissance des égratignés, pourfendus et autres cibles. C'était Arts, lancé par le galeriste 6849547.1247327634.jpgGeorges Wildenstein. Des trois rédacteurs en chef qui s'y sont succédés, ce n'est pas Louis Pauwels ni André Parinaud qui ont le plus marqué son histoire, mais Jacques Laurent alias Cécil Saint-Laurent. Les sommes considérables que lui rapportèrent Caroline chérie lui servirent à lancer La Parisienne et à racheter Arts pour le diriger. C'est peu dire qu'il y imprima sa marque, naviguant à vue, sans boussole idéologique, entre Sartre et Mauriac, Les Temps modernes et le Bloc-notes, deux institutions. Comme le rappelle Henri Blondet dans une préface informée, c'était un temps effervescent où les Français jouissaient d'une vraie presse culturelle : outre les titres précités, il y avait Opéra dirigé par Roger Nimier, Les Lettres Françaises d'Aragon et Pierre Daix, Les Nouvelles littéraires, Candide... Chacun affichait la couleur, au figuré comme au propre, puisque la couleur de chacun claquait à la "une" comme un étendard : vert de l'un, bleu de l'autre. Et le jaune d'Arts. Un formidable concentré d'énergie, de talent, de polémique, d'injustice, d'humeur et de parti pris, que Jacques Laurent, maquisard urbain de la résistance au sartrisme, concevait nettement comme une aventure littéraire et non comme une entreprise politique. Une feuille qui s'autorisait tout, jusqu'à l'hommage de Nimier à Camus, son cher adversaire, à l'heure de sa mort. Tout et d'abord un pas de côté par rapport à l'actualité, dans le culte d'une certaine légèreté. Lorsque toute la presse envoie ses chroniqueurs judiciaires couvrir le procès Dominici, Arts envoie Jean Giono et c'est le seul compte-rendu d'audience qui tienne la route cinquante ans après.

 

   Bien sûr, il y flotte un esprit de famille qui fleure bon une certaine droite littéraire, assez hussarde dans sa manière de cultiver l'insolence ; pour autant, toutes les plumes ne viennent pas d'Aspects de la France, toutes ne sont pas proches de l'OAS, toutes n'ont pas frayé avec Vichy et la collaboration, il s'en faut. On retrouve donc dans ce florilège les sourires et les saillies de Jacques 6845717.1247327688.jpgLaurent, Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Perret, Bernard Frank, Jacques Chardonne, Marcel Aymé, Jacques Audiberti, Henry de Montherlant, Michel Déon, Marcel Jouhandeau, Eugène Ionesco, Roger Vailland, Alexandre Vialatte, Béatrix Beck, Boris Vian (matin , quel sommaire !) mais aussi Jean-René Huguenin, Philippe Sollers attaquant Gide "le plus grand des écrivains sans génie", Régis Debray prévenant de ce que ne doit pas être la critique (une entreprise de pompes funèbres) sans oublier le coin des cinéastes, pas les moins virulents dans leurs chroniques, Jean-Luc Godard, Louis Malle, Eric Rohmer et surtout François Truffaut, excommunicateur à la condamnation facile et au jugement assassin (Autant-Lara s'en remettra mais Aurenche et Bost devront attendre que Tavernier les réhabilite). Tout cela est féroce, injuste, subjectif, qu'il s'agisse de la perspective de voir Louison Bobet ou Paul Morand entrer à l'Académie Française, des femmes de Dior, de l'emprise de Sartre sur les esprits ou d'une interview de Roland Barthes par Jean-Loup Dabadie. Mais c'est écrit comme on n'écrit plus désormais. Avec un vrai souci du style. Le journaliste et écrivain François Cérésa a tenté récemment d'en ressusciter l'esprit, sinon la forme, en lançant le mensuel Service littéraire, mais cette réunion de signatures au service d'une commune vision du roman n'a pas convaincu. Peut-être les héritiers de Arts sont-ils à chercher, à trouver et à encourager, avec d'autres moyens et d'autres buts, sur la Toile plutôt ? Aujourd'hui, les seuls "Arts" connus sont florissants, et l'insolence littéraire s'exprime de 6847070.1247327658.jpgmanière autrement plus violente en ligne. Cette radicalité a d'ailleurs rendu obsolète la notion même d'insolence qui était autrefois consubstantielle à la culture de la provocation et de la polémique littéraires.

 

   On ne refait pas une étincelle car si elle a pris, c'est que tout était là pour qu'elle prenne sans préméditation. Ceux qui faisaient Arts n'étaient pas des anti-conformistes mais des non-conformistes. Mais que reste-t-il de leur provocation ? L'odeur de soufre s'est estompée. Ce qui était l'exception est devenu la règle, et leur ironie critique un nouveau conformisme. Les néo-hussards ont habillé de tweed leur irrévérence et occupent des postes de responsabilité dans les grands journaux. Et un jour, Arts est passé de mode, destin de tant de journaux. Le jour où le sous-titre ne fut plus "Le journal de l'homme cultivé d'aujourd'hui" mais "L'hebdomadaire de l'intelligence française". Quand il vendait 70 000 exemplaires par semaine à son âge d'or, Arts eut le malheur d'être dans le vent, pour user d'une expression alors répandue. Il ne faut jamais l'être si l'on veut durer. Prévert ne disait-il pas que cela prédispose à un destin de feuille morte ?

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