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29/11/1995

Le romantisme de Jean-René Huguenin par Philippe Forest

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Parviendrait-on à mettre en évidence pour ces premiers textes - et pour ceux qui, dans ces années-là, les accompagnent - un quelconque dénominateur commun littéraire ? Le premier comité de rédaction, on l'a vu, est un ensemble à la cohérence problématique, son esthétique est largement faire de la somme impossible de positions contradictoires et de goûts incompatibles.

 Dans une lettre de mars 1959 adressée à Jean Le Marchand, Huguenin se confesse ainsi :

Ah! je suis un romantique, et un romantique mal dompté, ce qui risque souvent de me coûter cher. Moi aussi je veux et aime vivre contrairement à ce que vous me conseilliez l'autre soir, non sans une ombre de mépris. Seulement, voilà: qu'appelons-nous vivre ? Pour vous c'est rester toujours libre, toujours ouvert à la passion. Pour moi ce serait plutôt de m'enchaîner à moi-même, de m'enivrer de ma solitude - une solitude que l'amour lui-même, par une capricieuse contradiction de mon cœur, rend plus âcre, plus déchirante et finalement plus voluptueuse [[Jean-René Huguenin, Le Feu à sa vie, op. cit., p.167.]]…

 Pour Huguenin, ce romantisme qui le possède est plus qu'une passion privée; pour la génération à laquelle il appartient, il est la promesse d'une renaissance collective qui seule saura la sauver du cynisme et de l'impuissance à aimer. Il n'y a pas d'autre issue, pense-t-il, au désastre humain des années cinquante tel que le symbolisent les romans de Sagan et le « mythe de la nouvelle vague ». « L'indifférence, aujourd'hui, écrit-il, a atteint le point où elle conduit au romantisme.[[Jean-René Huguenin, Journal, op. cit. p. 162]] » En ce sens, Huguenin en appelle à l'avènement d'un « nouveau romantisme » qui régénérera la jeunesse française, lui redonnant le sens des véritables valeurs comme le goût et la dignité de vivre.

 Mais ce « nouveau romantisme » ne saurait se confondre avec ce que l'on entend d'ordinaire par ce mot. Il est très exactement dépassement du romantisme. Huguenin s'attache soigneusement à définir ainsi ces deux attitudes liées et cependant opposées : « Ce qui distingue le mieux les romantiques d'autrefois et ceux d’aujourd'hui, c'est peut-être cela : le, degré de virilité. Les défauts féminins sont ceux que nous exécrons le plus : le jeu, le mensonge, la coquetterie, l’artifice [[Jean-René Huguenin, Une autre jeunesse, Paris, Ed. du Seuil, 1958 ; rééd. « Le Livre de poche », 1970, p. 137-138.]]. »

 C'est pourquoi le « nouveau romantisme », tout en assumant une sensibilité exacerbée, se voudra, non l'abandon au désespoir et à la tristesse, mais la tension « virile » vers la possibilité d'un bonheur âpre et dur. Le Journal de Jean-René Huguenin abonde en appels répétés à la force et à la volonté, en promesses faîtes à soi-même de renoncer à toute faiblesse pour tromper son âme et forger son destin, Mais, inexorablement, ces appels se soldent par de très complaisants attendrissements sur son sort ct sur la difficulté qu'il y a à être un esprit d'exception dans un monde bas, vulgaire et insensible. Eternelle « bénédiction » ! Et sans doute rien n'est plus romantique que ce culte adolescent de son être, ce lassant va-et-vient entre l'exaltation ct l'exécration de soi-même, ce mépris systématique d'autrui qui n'est autre que mépris de ce que l'on est. Huguenin n'est pas loin de la vérité lorsque, relisant son Journal en septembre 1962, il note : « j'imagine l'impression que donnerait il un étranger la lecture de ce journal depuis janvier dernier : un velléitaire, qui tour à tour se brûle et s'adore, se vante et s'accuse, un emphatique dont les cris de gloire et de détresse expriment toujours la même faiiblesse, la même vulnérabilité aux changements de temps, de lieu, de lune, d 'humeur, de santé, de chance et de circonstances [[Jean-René Huguenin, Journal, op. cit., p. 162]]. »

 Et sans doute y a-t-il quelque pathétique dans ce spectacle d'un jeune homme qui se cherche et à qui la vie ne laissera pas le temps de se trouver, qui clame sa sincérité tout en répétant les poses et les grimaces qu'un siècle de romantisme adolescent lui a léguées. L'émotion nait ici surtout lorsque l’on sait de quelle manière tragique l'histoire se termina, Jean-René Huguenin trouvant la mort à 26 ans dans un accident d'automobile.

 On verra plus loin ce que fut le destin de la Côte sauvage, le seul roman qu'ait signé Huguenin et qui faillit lui valoir le prix Goncourt. L'histoire y est contée d'un jeune homme, Olivier, qui, au hasard de vacances bretonnes, dans la vieille maison familiale, s'attache à faire échouer les fiançailles de sa jeune sœur, Anne, avec Pierre, son meilleur ami. Dans ce récit d'amour et de mort, un jeune homme se confesse avec des accents qui rappellent ceux du Journal.

 On hésite à l'écrire tant La Côte sauvage est devenue un livre culte pour des milliers de lecteurs qui chérissent le souvenir de son auteur : ce roman, pourtant, a les défauts autant que les qualités des livres trop précocement écrits. Se déclarant pompeusement « impuissant à aimer », le jeune héros ne savoure gue les tourments affectés d'un narcissisme adolescent lorsqu'il croit parvenir au bout de la souffrance. Avec son vent soufflant sur les paysages bretons, sa nostalgie d'innocence, ses personnages indifférents à force de passion et le secret inarticulable d'un amour incestueux, La Côte sauvage apparaît comme un anachronique avatar du René de Chateaubriand. Bien souvent, il relève de ce romantisme même de la sentimentalité que son auteur méprisait et qu'il aurait souhaité avoir la force de laisser loin derrière lui. Ce combat et cet échec, plus que les poses et les tourments du héros, font tout le pathétique de La Côte sauvage et du Journal.

 Cela est légitime: Huguenin, aux premiers temps de Tel Quel, tentera de réunir ses amis écrivains autour de la bannière du « nouveau romantisme », Dès ce mois de décembre 1958 où il fait la connaissance de certains d'entre eux, Jean-René Huguenin livre dans Arts un long article significativement intitulé: « Vers un nouveau romantisme: les élans du coeur du jeune roman français [[Jean-René Huguenin, « Vers un nouveau romantisme », Arts, 10 décembre 1958.

 Une curieuse solitude de Philippe Sollers et plus encore Le /ovage d'hiver, récit publié en 1961 par Jacques Coudol, fourniront quelque substance au rêve d'un « nouveau romantisme » bouleversant le paysage morne des lettres françaises : « romantisme vigoureux, plein d'une joie nietzschéenne », Car Jean-René Huguenin n'a pas tort tout à fait d'approcher en ces termes les textes de ses camarades de Tel Quel. Ceux-ci relèvent bien d'un certain romantisme: ils se veulent exercices d'introspection poétique où le moi s'interroge et se découvre dans le monde qu'il scrute; ils sont également expérience des ressources les plus fuyantes de l'imagination et de la sensibilité, tentative pour faire servir celles-ci au projet d'un bonheur nouveau. Peu de lecteurs l’ont alors noté, mais Une curieuse solitude n’est qu’accessoirement le récit d’une aventure sentimentale. La citation de Joubert, placée en tête du livre, en révèle le véritable propos : il s’agit pour le narrateur de faire preuve du « plus beau des courages, celui d’être heureux. » Jouant des péripéties qui sont celles de toute existence (adolescence, désir, études, voyages, etc.), le jeune héros du roman s’engage dans une véritable aventure intérieure, cherchant à habiter les limites mêmes de sa conscience.

 

Philippe Forest, auteur de l'"Histoire de Tel Quel 1960-1982", Ed. du Seuil, 1995