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28/05/1964

Un écrivain de 26 ans mort à 160 à l'heure par François-Régis Bastide

 Figaro Littéraire

Lorsqu’il mourut, Jean-René Huguenin n’avait que vingt-six ans, et pourtant, avec un seul livre, le jeune romancier de la Côte sauvage s’était révélé comme l’un des véritables écrivains de sa génération. On le sait, Huguenin nous a laissé un Journal intime inédit […]. Dans un récent « Bloc-Notes », François Mauriac l’avait ainsi défini : «  ce journal a la lividité de l’éclair : le coup va frapper d’une seconde à l’autre. Il a frappé ; et voilà ce qui nous reste de l’auteur de la Côte sauvage. Rien ne nous viendra plus de lui.»

 Le 22 septembre 1962, Jean-René Huguenin mourait dans un accident d’automobile sur la route de Rambouillet. Il avait vingt-six ans. Son premier roman, « la Côte sauvage », avait connu en France et en de nombreux pays étrangers un succès exceptionnel. Il était beau, aimé. Il vivait dans le calme des rêves, ou bien il vivait peut-être dans le fracas pour retourner au calme. Il allait être un écrivain mais il ressemblait plus à un adolescent qu’à un adolescent-écrivain. On résistait difficilement à son charme, mais il n’aurait jamais eu, même plus célèbre, de cette rouerie, de ces harnachements littéraires que l’on peut avoir.

 Relire la « Côte sauvage » aujourd’hui est presque insupportable ; Nous ne lirons pas un autre roman de ce talent là. Nous n’aurons pas une autre histoire d’amour et de mer mêlées. C’est le don à l’état pur, le langage de la jeunesse, sa grâce et sa puissance. C’est aussi une habilité étonnante, l’art du dialogue naturel, l’apparence du fameux récit classique toujours recommencé mais parcouru ici d’un frémissement impérieux. Chaque fois que l’on peut se croire bercé par l’innocence de débuts de paragraphe comme : « c’était l’autre versant de l’été … » ou comme : « les jours tombèrent… », une modulation imprévue vient casser la tonalité, Olivier s’écriant par exemple « … Anne, comment te dire ? … Je souffre de ne pas être Dieu. Tu ne veux pas qu’on joue au mort ? » Roman éperdument romantique, roman schubertien, « la Côte sauvage » serait un peu à la Bretagne ce que « l’Octuor » est à Vienne : une évocation qui en se prive pas du folklore, mais guettée à chaque note par un Doppeigänger, un frère, un double vêtu de noir et qui montre du doigt la mort.

Jean-René Huguenin tenait son « Journal ». Il parait aujourd’hui, préfacé par François Mauriac, qui a dit ici l’importance de ce texte. C’est bien sûr, le carnet d’un écrivain ; mais a aucun moment le carnet d’un comptable de ses émotions, à la recherche de provisions pour écrire. Il ya les « peu travaillé… pas travaillé… » de Benjamin Constant. Il y a les cris de joie lorsque « toute la première scène du sixième chapitre est bien réussie » ou lorsqu’on a travaillé « douze heures d’affilée », il y a les conversations avec d’autres jeunes écrivains (… « ce boulet qu’était Tel Quel »), mais la littérature est ici comme la Bretagne dans « La Côte sauvage » : un amour symbolique d’une autre passion. L’anti-intellectuel, le dénonciateur des jeux stériles du verbe, l’homme qui écrit : « tout ce qu’on pense sans amour reste imprécis », et qui voudrait plus combattre que théoriser, ce Jean-René Huguenin n’a aucun parti pris ; il suit son chant profond, il n’aime pas les bavards qui sont des « fous en puissance ». Il n’écoute que les gens d’aujourd’hui, « qui se meurent de ne pas aimer », il juge la vie tragique pour « les moments où l’on n’aime pas », mais il sait ne pas être dupe de ses propres effusions. Il y a aussi dans le « Journal », la haine des concessions, la nostalgie terrible de l’ordre, de l’exigence, de la force, et l’on se souvient alors de cette scène de « La Côte sauvage » où Olivier, enfant, devant l’arrivée des motocyclistes allemands de 1940, criait à sa mère : « Maman, je voudrais être allemand ! ». Le cri du fils ne faisait pas sourire ; il croyait apercevoir soudain son père en uniforme allemand, dans la foule des soldats. Le rêve du père, le contrepoids de la force, la hantise du vide, la peur de s’affadir, tout dans le « Journal » montre la recherche du vrai terrain où combattre.

Ce terrain, à nous à de l’imaginer. Voici la recherche. Elle est décrite avec précision, Jean-René Huguenin pensait que ce « Journal » serait publié beaucoup plus tard. Il ne lâche pas ses aveux comme des chiens fous sur une parole insaisissable. Il veut atteindre. Comme Cesare Pavese dans « Le métier de vivre », il sait que la mort est au bout. Mais Pavese marche à la mort volontaire, tandis que Jean-René traque les annonces de la mort, répétées régulièrement comme des glas entre chaque moment de jeunesse. Ce n’est pas la mort qui lui fait peur, c’est le temps qui va lui manquer.

 Je suis assuré que ce « Journal » répond à un besoin de notre temps, que cette voix irremplaçable va trouver un écho, que des [jeunes] vont vouloir lui ressembler, et vivre selon ce qu’elle dit.

 

Présenté par François-Régis Bastide

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