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26/02/2016

"Nous serons les Hussards de notre époque, baroques et romantiques, insolents et rieurs, tournés vers le futur et bien décidés à le prendre par les rênes." Roger Nimier

Les Cahiers de la rue Ventura, sur Jean-René Huguenin

Jean-René Huguenin

Le numéro 30 des Cahiers de la rue Ventura (CRV), revue littéraire trimestrielle, est consacré à Jean-René Huguenin, écrivain mort à 26 ans, auteur d’un seul roman : La Côte sauvage.

Raskar Kapac, par Christopher Gérard

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Initiative aussi sympathique que bienvenue en ces temps post-littéraires : un quarteron de jeunes officiers s’unit pour ressusciter l’esprit des brûlots de jadis. On songe à Matulu ou à l’actuel Livr’Arbitres. À Immédiatement, aux Epées… Certes, Raskar Kapac, du nom d’un personnage des aventures de Tintin, ne comporte, pour le moment, que quelques pages, mais la tension y est. La fidélité aussi, puisque cette gazette à l’ancienne se propose d’honorer la mémoire de Jean-René Huguenin (1936-1962), l’auteur de La Côte sauvage, et surtout d’un Journal (1955-1962) qui, par son incandescence, a marqué à jamais tous ceux qui ont eu, jeunes pour les plus chanceux, le bonheur de lire ce moraliste impitoyable qui voulut fonder une aristocratie. Nombre de pages de ce Journal posthume nourrissent le lecteur fraternel, qui ne peut que s’y reconnaître : « Personne pour nous applaudir, presque rien pour nous encourager, et pourtant rester digne, rester un homme d’honneur ». Tué dans un accident de la route, Huguenin serait sans doute devenu l’un des grands polémistes de sa génération, l’un de ces jeunes capitaines perdus – comme Nimier, qui le rejoignit dans la mort six jours plus tard. Christian Dedet, écrivain secret de la trempe d’un Guy Dupré ou d’un Jean Forton, livre aux jeunes chouans de Raskar Kapac quelques souvenirs sur l’écrivain foudroyé, qui affirmait que « le génie, c’est d’être soi-même » et qui, par-dessus tout, haïssait la tiédeur. La gazette, dont on attend les prochaines livraisons, publie quelques pages inédites d’Huguenin, celles d’un roman inachevé. Goûtons ce tableau de la Libération : « Elle ne se débattait pas, ne criait même pas, ses yeux maintenant grand ouverts, offerts au ciel d’été avec horreur, avec extase, et la foule autour d’elle était devenue si silencieuse que l’on pouvait entendre le cliquetis de la tondeuse. Eric regardait leurs figures fixes, glacées par l’attention, et il devinait la voluptueuse douleur qu’ils éprouvaient à humilier, non pas cette jeune femme peut-être coupable, mais la race humaine, l’homme, eux-mêmes. »

Christopher Gérard (archaion.hautetfort.com)

jean-rené huguenin

La gazette "Raskar Kapac" fait son N°1 sur Jean-René Huguenin

et sabre le champagne sur la tombe de Roger Nimier.

 

11/02/2016

Vivre vigoureusement

Jean-René Huguenin

Vivre vigoureusement, ne pas perdre une occasion de se mettre au défi, être un appui, un secours pour les autres, et refuser de s’appuyer sur personne, de se laisser secourir par quiconque, garder pour soi ses doutes et ses blessures, dérober aux regards jusqu’à son propre mystère et donner plutôt l’illusion d’une sorte de transparence, d’équité, d’indifférente bienveillance, se juger comme le seul être digne d’apprendre ses propres secrets, et par-dessus tout être dur comme un Dieu avec soi-même - Jean-René Huguenin - Journal

 

Créer, aimer, détruire...

 

Jean-René Huguenin

Créer, aimer, détruire...L'essentiel est d'épuiser sa force, toute sa force avant de mourir. Jean-René Huguenin

05/11/2015

"Espérances et inquiètudes : l'écriture frondeuse de Jean-René Huguenin." de Gaëlle Doutre

Jean-René Huguenin

En cours de lecture, le mémoire de Gaëlle Doutre (2002) se temine ainsi : "Le thème du futur roman d'Huguenin était celui d'une fronde plus souveraine, toujours suscitée par l'inquiétude et l'espérance"

"La côte sauvage", une promesse de début

Jean-René Huguenin

 

28/09/2015

Death Of Roger Nimier In A Car Accident

Roger Nimier, Maudit septembre 62,

MS62 L'Aston Martin de Roger Nimier. Photo @JarnouxMaurice

 

Death Of Roger Nimier In A Car Accident. Roger NIMIER se tue à l'âge de 36 ans au volant de sa voiture qui s'écrase contre les bornes de l'autoroute de l'Ouest : les tôles tordues de la voiture…

 

 

 

22/09/2015

"J’entends l’horreur tonitruante des grandes orgues" par Christian Dedet

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« Je revois encore un demi-siècle plus tard l’église de Saint-Cloud, une multitude de visages, et entre les coulées d’une lumière presque indécente, tombée des vitraux, le drap noir et les larmes d’argent sur la caisse du jeune romancier le plus prometteur de sa génération. Ses jeunes héros : on les devinait capables de jouer au cadavre, au pays des Trépassés. J’entends l’horreur tonitruante des grandes orgues en fin de cérémonie. Paul Flamand en larmes. Je suis rentré à Paris en compagnie de Jean-Louis Bory ; on ne pouvait parler. »

Christian Dedet

04/07/2015

Car Aragon aime l'avenir. Le regret du passé l'irrite.

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- Il me semble que le surréalisme ou la guerre d'Espagne, le nazisme ou la révolution chinoise impliquaient des partis pris violents et passionnels. Aujourd'hui la plupart des problèmes, qu'ils soient littéraires ou politiques, se posent surtout sur leur aspect technique…

- Vraiment ? dit Aragon. Et, se tournant vers Elsa : Ces jeunes gens, dit-il d'une voix terriblement suave, regrettent qu'il n'y ait plus de guerre où l'on puisse aller passer ses week-ends. 

Car Aragon aime l'avenir. Le regret du passé l'irrite.

 

Jean-René Huguenin  Entretien avec Aragan

Il est toujours triste d'être obligé d'avoir honte d'un grand écrivain, par Roger Grenier

Roger Nimier, Louis-Ferdinand Céline

Mort le 1er juillet 1961, Louis-Ferdinand Céline fut enterré trois jours plus tard, dans la discrétion, à Meudon. Ils étaient une poignée a suivre le corbillard sous la pluie fine.

Quand André Gide est mort, en 1951, le seul journaliste disponible à «France-Soir» était un spécialiste du fait divers, d'ailleurs excellent. On l'expédia rue Vaneau. Il ne rappela que le soir : «Aucun intérêt, c'est une mort naturelle.» C'est sans doute pour éviter un tel malentendu que, pour l'enterrement de Céline, comme j'étais catalogué littéraire, c'est moi qui fus envoyé.

Céline est mort le samedi 1er juillet 1961. Ses voisins ne l'ont su que lorsqu'ils ont vu apporter son cercueil. Lucette Almanzor aurait voulu un enterrement le plus intime possible, sans journalistes. Mais il a dû y avoir une fuite. Je pense que Roger Nimier a prévenu Pierre Lazareff. Bref, avec mon ami André Halphen, de «Paris-Presse», nous n'étions que deux reporters.

 

Je revois le Bas-Meudon, sous une petite pluie, tôt le matin. Sortant de la villa Maïtou, pavillon vieillot, 23 ter route des Gardes, descendant le jardin banlieusard pour rejoindre le corbillard, le cercueil était suivi d'un tout petit nombre de personnes: la fille de Céline, née d'un premier mariage, Roger Nimier, Marcel Aymé, Claude Gallimard, Max Revol, Jean-Roger Caussimon et la comédienne Renée Cosima, qui était la femme de Gwenn-Aël Bolloré. J'ai reconnu aussi Lucien Rebatet. En novembre 1946, j'avais assisté au procès de «Je suis partout» et je l'avais vu condamner à mort.

Louis-Ferdinand Céline, Roger Nimier

Suivi de quelques voitures, le corbillard entama la montée, à travers les rues de Meudon, vers le cimetière des Longs-Réages. Il continuait à pleuvoir. Le convoi n'est pas passé par l'église, et il n'y a pas eu de discours. A peine au cimetière, le cercueil a été glissé dans la fosse. Quelques fleurs et c'en fut fini à jamais du docteur Destouches, alias Louis-Ferdinand Céline, dont la vie fut si longtemps pleine de bruit et de fureur. Il était à peine 9 heures du matin. Dans mon reportage de «France-Soir», je m'étais permis d'écrire: «Il est toujours triste d'être obligé d'avoir honte d'un grand écrivain.»

L'après-midi de ce mardi 4 juillet, je suis allé interviewer, dans un hôtel parisien, Karen Blixen, qui, dans son grand âge, ressemblait à la momie de Ramsès II.

Céline est mort à Meudon le 1er juillet. Le 2, à Ketchum (Idaho), Ernest Hemingway mettait fin à ses jours. Une semaine après avoir assuré le reportage de l'enterrement de Céline, j'étais à Pampelune en train d'enregistrer pour la radio une messe que le matador Antonio Ordoñez faisait célébrer, dans la chapelle San Fermin de l'église San Lorenzo, à la mémoire de son célèbre afcionado. Orson Welles était là, ainsi que quelques vedettes du cinéma et de la littérature qui semblaient s'être donné le mot pour se retrouver à la Feria de Pampelune, en souvenir d'Ernesto.

Louis-Ferdinand Céline, Roger Nimier

Photos : Roger Nimier accompagne le corbillard de Louis-Ferdinand Céline

01/07/2015

Autant de risques avec les mots qu’avec sa propre vie – Jean-René Huguenin

Hommage à Roger Nimier, par Luc-Olivier d’Algange

Roger Nimier fut sans doute le dernier des écrivains, et des honnêtes gens, à être d'une civilisation sans être encore le parfait paria de la société; mais devinant cette fin, qui n'est pas une finalité mais une terminaison.

Après les futilités, les pomposités, les crises anaphylactiques collectives, les idéologies, viendraient les temps de la disparition pure et simple, et en même temps, des individus et des personnes. L'aisance, la désinvolture de Roger Nimier furent la marque d'un désabusement qui n'ôtait rien encore à l'enchantement des apparences. Celles-ci scintillent un peu partout dans ses livres, en sentiments exigeants, en admirations, en aperçus distants, en curiosités inattendues.

Ses livres, certes, nous désabusent, ou nous déniaisent, comme de jolies personnes, du Progrès, des grandes abstractions, des généralités épaisses, mais ce n'est point par une sorte de vocation éducative mais pour mieux attirer notre attention sur les détails exquis de la vie qui persiste, ingénue, en dépit de nos incuries. Roger Nimier en trouvera la trace aussi bien chez Madame de Récamier que chez Malraux. Le spectre de ses affections est large. Il peut, et avec de profondes raisons, trouver son bien, son beau et son vrai, aussi bien chez Paul Morand que chez Bernanos. Léautaud ne lui interdit pas d'aimer Péguy. C'est assez dire que l'esprit de système est sans prise sur lui, et que son âme est vaste.

On pourrait en hasarder une explication psychologique, ou morale. De cette œuvre brève, au galop, le ressentiment qui tant gouverne les intellectuels modernes est étrangement absent. Nimier n'a pas le temps de s'attarder dans les relents. Il va à sa guise, voici la sagesse qu'il nous laisse.  Ses quelques mots pointus, que l'on répète à l'envie, et que ses fastidieux épigones s'efforcent de reproduire, sont d'un piquant plus affectueux que détestateur. Pour être méchant, il faut être bien assis quelque part, avec sa garde rapprochée. Or le goût de Roger Nimier est à la promenade, à l'incertitude, à l'attention. Fût-ce par les méthodes de l'ironie, il ne donne pas la leçon, mais invite à parcourir, à se souvenir, à songer, - exercices dont on oublie souvent qu'ils exigent une intelligence toujours en éveil. Son goût n'est pas une sévérité vétilleuse dissimulée sous des opinions moralisatrices, mais une liberté exercée, une souveraineté naturelle. Il ne tient pas davantage à penser comme les autres qu'il ne veut que les autres pensent comme lui, puisque, romancier, il sait déjà que les autres sont déjà un peu en lui et lui dans les autres. Les monologues intérieurs larbaudiens du Hussard bleu en témoignent. Nimier se défie des représentations et de l'extériorité. Sa distance est une forme d'intimité, au rebours des familiarités oppressantes.

L'amour exige de ces distances, qui ne sont pas seulement de la pudeur ou de la politesse mais correspondent à une vérité plus profonde et plus simple: il faut aux sentiments de l'espace et du temps. Peut-être écrivons nous, tous, tant bien que mal, car nous trouvons que ce monde profané manque d'espace et de temps, et qu'il faut trouver quelque ruse de Sioux pour en rejoindre, ici et là, les ressources profondes: le récit nous autorise de ses amitiés.  Nul mieux que Roger Nimier ne sut que l'amitié est un art, et qu'il faut du vocabulaire pour donner aux qualités des êtres une juste et magnanime préférence sur leurs défauts. Ceux que nous admirons deviendront admirables et la vie ressemblera, aux romans que nous écrivons, et nos gestes, aux pensées dites « en avant ». Le généreux ne jalouse pas.

Il n'est rien de plus triste, de plus ennuyeux, de plus mesquin que le « monde culturel », avec sa moraline, son art moderne, ses sciences humaines et ses spectacles. Si Nimier nous parle de Madame Récamier, au moment où l'on disputait de Mao ou de Freud, n'est-ce pas pour nous indiquer qu'il est possible de prendre la tangente et d'éviter de s'embourber dans ces littératures de compensation au pouvoir absent, fantasmagories de puissance, où des clercs étriqués jouent à dominer les peuples et les consciences ? Le sérieux est la pire façon d'être superficiel; la meilleure étant d'être profond, à fleur de peau, - « peau d'âme ». Parmi toutes les mauvaises raisons que l'on nous invente de supporter le commerce des fâcheux, il n'en est pas une qui tienne devant l'évidence tragique du temps détruit. La tristesse est un péché.

Les épigones de Nimier garderont donc le désabusement et s'efforceront de faire figure, pâle et spectrale figure, dans une société qui n'existe plus que pour faire disparaître la civilisation. La civilisation, elle, est une eau fraîche merveilleuse tout au fond d'un puits; ou comme des souvenirs de dieux dans des cités ruinées. L'allure dégagée de Roger Nimier est plus qu'une « esthétique », une question de vie ou de mort: vite ne pas se laisser reprendre par les faux-semblants, garder aux oreilles le bruit de l'air, être la flèche du mot juste, qui vole longtemps, sinon toujours, avant son but.

Les ruines, par bonheur, n'empêchent pas les herbes folles. Ce sont elles qui nous protègent. Dans son portrait de Paul Morand qui vaut bien un traité « existentialiste » comme il s'en écrivait à son époque (la nôtre s'étant rendue incapable même de ces efforts édifiants), Roger Nimier, après avoir écarté la mythologie malveillante de Paul Morand « en arriviste », souligne: « Paul Morand aura été mieux que cela: protégé. Et conduit tout droit vers les grands titres de la vie, Surintendant des bords de mer, Confident des jeunes femmes de ce monde, Porteur d'espadrilles, Compagnons des vraies libérations que sont Marcel Proust et Ch. Lafite. »

Etre protégé, chacun le voudrait, mais encore faut-il bien choisir ses Protecteurs. Autrefois, les tribus chamaniques se plaçaient sous la protection des faunes et des flores resplendissantes et énigmatiques. Elles avaient le bonheur insigne d'être protégées par l'esprit des Ours, des Lions, des Loups ou des Oiseaux. Pures merveilles mais devant lesquelles ne cèdent pas les protections des Saints ou des Héros. Nos temps moins spacieux nous interdisent à prétendre si haut. Humblement nous devons nous tourner vers nos semblables, ou vers la nature, ce qui n'est point si mal lorsque notre guide, Roger Nimier, nous rapproche soudain de Maurice Scève dont les poèmes sont les blasons de la langue française: « Où prendre Scève, en quel ciel il se loge ? Le Microcosme le place en compagnie de Théétète, démontant les ressorts de l'univers, faisant visiter les merveilles de la nature (...). Les Blasons le montrent couché sur le corps féminin, dont il recueille la larme, le soupir et l'haleine. La Saulsaye nous entraîne au creux de la création dans ces paradis secrets qui sont tombés, comme miettes, du Jardin royal dont Adam fut chassé. »

Hussard, certes, si l'on veut, - mais pour quelles défenses, quelles attaques ? La littérature « engagée » de son temps, à laquelle Nimier résista, nous pouvons la comprendre, à présent, pour ce qu'elle est: un désengagement de l'essentiel pour le subalterne, un triste "politique d'abord" (de Maurras à Sartre) qui abandonne ce qui jadis nous engageait (et de façon engageante) aux vertus mystérieuses et généreuses qui sont d'abord celles des poètes, encore nombreux du temps de Maurice Scève: « Ils étaient pourtant innombrables, l'amitié unissait leurs cœurs, ils inspiraient les fêtes et décrivaient les guerres, ils faisaient régner la bonté sur la terre. » De même que les Bardes et les Brahmanes étaient, en des temps moins chafouins, tenus pour supérieurs, en leur puissance protectrice, aux législateurs et aux marchands, tenons à leur exemple, et avec Roger Nimier, Scève au plus haut, parmi les siens.

Roger Nimier n'étant pas « sérieux », la mémoire profonde lui revient, et il peut être d'une tradition sans avoir à le clamer, ou en faire la réclame, et il peut y recevoir, comme des amis perdus de vue mais nullement oubliés, ces auteurs lointains que l'éloignement irise d'une brume légère et dont la présence se trouve être moins despotique, contemporains diffus dont les amabilités intellectuelles nous environnent.

Qu'en est-il de ce qui s'enfuit et de ce qui demeure ? Chaque page de Roger Nimier semble en « répons » à cette question qui, on peut le craindre, ne sera jamais bien posée par l'âge mûr, par la moyenne, - dans laquelle les hommes entrent de plus en plus vite et sortent de plus en plus tard, - mais par la juvénilité platonicienne qui emprunta pendant quelques années la forme du jeune homme éternel que fut et demeure Roger Nimier, aimé des dieux, animé de cette jeunesse « sans enfance antérieure et sans vieillesse possible » qu'évoquait André Fraigneau à propos de l'Empereur Julien.

Qu'en est-il de l'humanité lorsque ces fous qui ont tout perdu sauf la raison régentent le monde ? Qu'en est-il des civilités exquises, et dont le ressouvenir lorsqu’elles ont disparu est exquis, précisément comme une douleur ? Qu'en est-il des hommes et des femmes, parqués en des camps rivaux, sans pardon ? Sous quelle protection inventerons-nous le « nouveau corps amoureux » dont parlait Rimbaud ? Nimier écrit vite, pose toutes les questions en même temps, coupe court aux démonstrations, car il sait que tout se tient. Nous perdons ou nous gagnons tout. Nous jouons notre peau et notre âme en même temps. Ce que les Grecs nommaient l'humanitas, et dont Roger Nimier se souvient en parlant de l'élève d'Aristote ou de Plutarque, est, par nature, une chose tant livrée à l'incertitude qu'elle peut tout aussi bien disparaître: « Et si l'on en finissait avec l'humanité ? Et si les os détruits, l'âme envolée, il ne restait que des mots ? Nous aurions le joli recueil de Chamfort, élégante nécropole où des amours de porphyre s'attristent de cette universelle négligence: la mort ».

Par les mots, vestiges ultimes ou premières promesses, Roger Nimier est requis tout aussi bien par les descriptifs que par les voyants, même si  « les descriptifs se recrutent généralement chez les aveugles ». Les descriptifs laisseront des nécropoles, les voyants inventeront, comme l'écrivait Rimbaud « dans une âme et un corps ». Cocteau lui apparaît comme un intercesseur entre les talents du descriptif et des dons du voyant, dont il salue le génie: «Il ne fait aucun usage inconsidéré du cœur et pourtant ses vers ont un caractère assez particulier: ils semblent s'adresser à des humains. Ils ne font pas appel à des passions épaisses, qui s'essoufflent vite, mais aux patientes raisons subtiles. Le battement du sang, et c'est déjà la mort, une guerre, et c'est la terre qui mange ses habitants ».Loin de nous seriner avec le style, qui, s'il ne va pas de soi, n'est plus qu'un morose « travail du texte », Roger Nimier va vers l'expérience, ou, mieux encore, vers l'intime, le secret des êtres et des choses: « Jean Cocteau est entré dans un jardin. Il y a trouvé des symboles. Il les a apprivoisé. »

Loin du cynisme vulgaire, du ricanement, du nihilisme orné de certains de ses épigones qui donnent en exemple leur vide, qui ne sera jamais celui des montagnes de Wu Wei, Roger Nimier se soucie de la vérité et du cœur, et de ne pas passer à côté de ce qui importe. Quel alexipharmaque à notre temps puritain, machine à détruire les nuances et qui ne connaît que des passions courtes ! Nimier ne passe pas à côté de Joseph Joubert et sait reconnaître en Stephen Hecquet l'humanité essentielle (« quel maître et quel esclave luttant pour la même cause: échapper au néant et courir vers le soleil ») d'un homme qui a « Caton pour Maître et Pétrone pour ami. » Sa nostalgie n'est pas amère; elle se laisse réciter, lorsqu'il parle de Versailles, en vers de La Fontaine: « Jasmin dont un air doux s'exhale/ Fleurs que les vents n'ont su ternir/ Aminte en blancheur vous égale/ Et vous m'en faites souvenir ».

On oublie parfois que Roger Nimier est sensible à la sagesse que la vie et les œuvres dispensent « comme un peu d'eau pris à la source ». La quête d'une sagesse discrète, immanente à celui qui la dit, sera son génie tutélaire, son daemon, gardien des subtiles raisons par l'intercession de Scève: « En attendant qu'à dormir me convie/ Le son de l'eau murmurant comme pluie ».

Luc-Olivier d'Algange

Extrait d’un article paru dans l’ouvrage collectif, Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent et l’esprit Hussard, sous la direction de Philippe Barthelet et Pierre-Guillaume de Roux, éditions Pierre-Guillaume de Roux 2012.

 

 

03/05/2015

Je suis un peuple à moi tout seul

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La plupart des gens n'ont pas d'histoire. Je suis un peuple à moi tout seul, avec ses révolutions, ses luttes, sa civilisation.

Jean-René Huguenin

27/04/2015

Nous parlons des charmes de la folie

Nous commençons par des déclarations incendiaires. Nous maudissons l’humanité. Avec beaucoup d’éloquence, nous parlons des charmes de la folie, du silence. Nous insultons les patries: c’est le bon moyen pour qu’elles nous entretiennent un jour. Mais auparavant il faudra les refaire.

 

Roger Nimier

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25/04/2015

La jeunesse méprise le monde que vous avez fait

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D’où vient cette angoisse, cette fatigue de vivre, chaque année plus présente dans les livres, les films et sur les visages inconnus que nous croisons ? Il faut en avertir les collaborateurs d’Esprit : je ne crois pas que ma génération, je ne crois pas que la jeunesse les suive. Elle commence à être lasse de cette civilisation sans mystère qui prétend lui donner réponse à tout et lui apprendre à ne croire qu’à ce qui se voit, se touche ou se compte. Elle est lasse de posséder si facilement des corps et de perdre, par cette facilité même, l’espoir d’une jouissance plus délicate, qu’elle n’ose pas appeler l’amour. Elle est lasse de ne sentir battre son cœur qu’une trentaine de secondes, sur un lit à peine froissé, le soir même de la première rencontre […] et dans le secret de son cœur déchiré, méconnu, elle rêve de béatitudes plus durables. Elle est lasse de cette complicité des philosophes, des psychiatres, des révérends pères et autres savants, et autres malins pour prévenir ses folies, étouffer ses rêves et lui fabriquer une belle conscience raisonnable et stérile. Elle méprise le monde que vous avez fait et les raisons que vous lui avez données de désirer mourir. 

Jean-René Huguenin — Une autre jeunesse

24/04/2015

Effroi de l'habitude. Casser, couper, trancher. Il faut vivre au couteau. #Huguenin

06/03/2015

Nimier a été à l'origine d'une série de légendes




http://www.ina.fr/video/CPF11002835/evocation-de-roger-nimier-video.html

 

Portrait de l'écrivain et témoignages de ceux qui l'ont connu et aimé.Jean NAMUR arrive chez Nimier, rue jean mermoz, affublé d'un monocle et d'un haut de forme. Les enfants de NIMIER, Marie et Martin, lui ouvrent la porte. NAMUR rappelle ce que NIMIER lui disait : "si tu me fais pas rire, j'te casse la gueule". (Au passage, il est mentionné que le père de Roger NIMIER fut l'inventeur de l'horloge parlante).Pittoresques souvenirs du lycée Pasteur, par Jean NAMUR.L'entrée sur la scène littéraire de NIMIER en 1948, avec son roman "les épées". Témoignage de Bernard de FALLOIS (éditeur du Livre de Poche) : "il y avait un ton (chez Nimier) qui était tout à fait nouveau...". Evoque les affinités littéraires de NIMIER : Bernanos, Marcel Aymé, Céline.Autre témoignage, Marc Dambre, son biographe : "il est clair que Nimier a été à l'origine d'une série de légendes...".A propos du romancier mousquetaire, Antoine BLONDIN évoque sa première ébouriffante rencontre avec BLONDIN; souligne le sens de l'amitié chez NIMIER.Roland LAUDENBACH lit une lettre de Louise de VILMORIN au sujet de NIMIER. Jean DUTOURD lit plusieurs lettres facétieuses de NIMIER, dont une signée Léo Larguier, et se remémore avec délectation leur voisinage de bureau chez Gallimard, où ils venaient tous les deux comme on va au lycée, pour "rigoler". Manchette énorme d'un journal titrant sur la disparition tragique du hussard des lettres, dont le destin nous aura peut-être privé d'une oeuvre immense.

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12/02/2015

On a souvent décrit la souffrance de l'amour éconduit, jamais celle de l'amour partagé - Jean-René Huguenin

jean-rené huguenin

La compléxité, un signe de richesse

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Photo : Kléber Haedens – Antoine Blondin – Roger Nimier

 

« C'est un drôle de type. Il a au moins trois caractères différents, il n'est pas facile à résumer. Chez beaucoup, on appelle ça de la complexité, on trouve ça excellent, un signe de richesse, si tu veux... Chez lui, c'est d'une brutalité totale : d'un plan à l'autre, il n'y a rien. ... Il est intelligent, autrefois il avait tout lu. Seulement on ne le voit pas s'intéresser aux "choses de l'esprit" comme dit Edmond. Il est carré, c'est une nature carrée. S'il touche aux idées, c'est en les faisant un peu saigner au passage, pour voir si elles sont vivantes. »

Roger Nimier, Les enfants tristes

04/02/2015

La seule certitude, la seule vérité, c'est la solitude.

Jean-Edern Hallier retrouvé vivant

Permalien de l'image intégrée

"Pas de bonheur qui ne soit singulier, pas de joie sans refus monstrueux." Jean-René Huguenin

31/01/2015

Mort de l'écrivain Eric Ollivier, prix Roger Nimier 1967

Il était sans doute l'un des derniers personnages légendaires du Paris littéraire. Le journaliste et écrivain Éric Ollivier est décédé vendredi près de Paris. Il avait 87 ans.

Éric Ollivier, pseudonyme d'Yves du Parc, était né à Brest le 19 novembre 1927 d'un père breton, marin et poète, et d'une mère d'origine irlandaise. Comme tous les personnages de légende, sa biographie est faite d'ombres et de lumière. Après des études au Lycée Henri-IV, il s'inscrivit à l'Institut des Langues Orientales. On dit qu'il joua dans le Ruy Blas de Cocteau en 1948 aux côtés de Jean Marais. C'est possible. Il possèdait la beauté du diable. Il en joua et devint pendant les années d'après-guerre, une figure des soirées de Saint-Germain-des-Prés, des cocktails mondains et littéraires. Marcel Schneider aimait à raconter qu'Éric Ollivier était l'attraction du moment. Il se souvenait l'avoir vu prendre des bains au champagne pour amuser la galerie. Il plaisait aux femmes autant qu'aux hommes et séduisait les unes et les autres.

Il aimait raconter comment il aborda un jour de façon abrupte François Mauriac et lui demanda tout à trac de travailler pour lui en tant que secrétaire. Ce qu'il fut entre 1946 et 1948. En 1952 il était aux côtés de l'auteur du Baiser au lépreux, avec Nimier, lorsqu'ils apprirent que Mauriac avait été désigné comme lauréat du prix Nobel de littérature. Une soirée mémorable.

Éric Ollivier entra ensuite au Figaro où son mentor était l'éditorialiste et le chroniqueur vedette. Il fut grand reporter dans tous les endroits chauds de la planète, de l'Afrique du Nord à l'Indochine. Étant en désaccord avec la ligne du journal sur la question coloniale en Afrique du Nord, il donna sa démission en 1960.

Puis il se consacra à l'écriture, publiant une trentaine de livres, de L'Officier de soleil en 1958 (Denoël) à Avant de partir, il y a deux ans, chez Grasset. Il connut un moment de célébrité avec Les Godelureaux(1959) lorsque Claude Chabrol en donna une adaptation en 1961 avec Bernadette Laffont et Jean-Claude Brialy dans les rôles principaux. Sa carrière fut jalonnée de quelques jolis prix littéraires. J'ai cru trop longtemps aux vacances obtint le Prix Roger-Nimier en 1967; Panne sèche, le Prix Cazes-Brasserie Lipp en 1976 et l'un de ses plus beaux romans, L'Orphelin de mer le Prix Interallié 1982.

Grâce à l'amitié de Jean-Marie Rouart, il travailla au supplément Livres du Quotidien de Paris puis fut de l'aventure du renouveau du Figaro Littéraire à partir de 1986 avec Claude Michel Cluny, qui vient de nous quitter, Marcel Schneider, André Brincourt, Renaud Matignon, Manuel Carcassonne. Leur rencontre datait de 1975. Rouart le rencontra pour parler de Stephen Hecquet qui était le grand ami d'Éric Ollivier. Joint au téléphone, l'académicien nous confie qu'il aimait chez Ollivier son côté «tête brûlée et la pureté de son intransigeance.» Il ajoute: «Eric était plus un mémorialiste qu'un romancier. Il a écrit deux livres absolument merveilleux: Passe- L'Eau et J'ai cru trop longtemps aux vacances dans lequel il évoquait ses souvenirs avec Nimier. Je me suis aussi battu pour qu'il obtienne le prix Interallié et ça n'a pas été facile!»

Ses chroniques étaient savoureuses comme ses coups de gueule. Éric Ollivier était un flâneur, un piéton de Paris. Il écumait les cocktails où l'on apercevait sa haute silhouette et ses cheveux blancs encadrant un front fier et des yeux très bleus. La légende, toujours, voulait qu'il servit de modèle au Prince Éric de Pierre Joubert dans la collection Signe de Piste. Il était aussi un amoureux de l'Italie. La Dolce Vita lui allait comme un gant.

En 2013, il avait publié des «Mémoires» avec un titre sans ambiguité: Avant de partir (Grasset). C’est une succession d'anecdotes, de bons mots -il n'en était pas avare-, de traits acerbes ou délicieux. Ce volume disait un temps où vivre de sa plume était possible sans devenir esclave de sa machine à écrire. Il se plaignait aussi de voir son quartier de Saint-Germain-des-Prés changer d'allure, de genre. Lui qui habitait rue du Dragon n'aimait rien tant que cracher le feu sur la nouveauté lorsqu'elle se parait de vulgarité. Eric Ollivier avait une sainte horreur de toutes formes de contraintes. Il ne recherchait pas non plus les honneurs et brocardait avec une saine férocité les arrivistes de tout poil.

Ses obsèques seront célébrées lundi 2 février à 14h30 en l'église Saint-Germain des Près à Paris.

 

Bruno Corty, Le Figaro

 

 

 

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23/01/2015

Non pas rêver ma vie

JRH, Jean-René Huguenin

 

“Ne méritent le nom d’hommes que ceux qui savent ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent devenir. Non pas rêver ma vie, mais faire vivre mes rêves.”

Jean-René Huguenin, Journal, 1964.